Boris Cyrulnik – caractères et vertus

Transcription de la vidéo

Quelles sont les qualités éthiques qui vous ont été le plus utiles ?  

Un courage morbide. C’est fou de m’être soumis à mes rêves comme ça ! Je ne touchais pas de bourse, parce que mes parents n’étaient pas morts : ils étaient disparus, donc je n’avais pas de certificat de décès. Donc pour faire des études, j’étais obligé de travailler, même quand j’allais au lycée. Et pour passer le bac, j’ai perdu tous mes copains, parce que je leur disais : « Je vais passer le bac et faire médecine ». J’hésitais entre médecine, Science po et une école qui s’appelait l’IDHEC. Elle était au lycée Voltaire et me faisait beaucoup rêver aussi. J’hésitais un peu mais c’était dans la même optique, comme je vous le disais tout à l’heure. C’était pour explorer les mondes mentaux des autres : les mondes, les cultures différentes, les croyances différentes, les monde mentaux différents. On a tous un roman dans la tête, tous ! C’est passionnant, c’est une exploration merveilleuse ! J’avais très envie de ça, mais j’étais obligé de travailler en même temps. Donc j’étais laveur de carreaux, j’étais maître-nageur. J’ai encore gardé mon diplôme : à Versailles j’étais troisième maître-nageur ! Donc j’allais laver les carreaux de cinq heures à huit heures du matin sur les Champs Elysées, et je partais en vélo pour pédaler, et ensuite j’allais vite au PCB et j’avais des cuisses merveilleuses !

C’était donc un courage morbide parce que j’étais tenaillé par ces rêves, qui étaient la preuve d’un clivage de ma personnalité, parce que j’étais bien dans ces rêves. « Si je tiens, je pourrai avoir ce diplôme. Si je tiens, je pourrai devenir médecin, je pourrai habiter le Midi, je pourrai être psychiatre… » C’étaient des rêves d’enfant : je pourrai, mais il faut que je tienne. Le réel était douloureux, mais les rêves étaient merveilleux. D’où l’IDHEC. Et c’est ce clivage névrotique de ma personnalité qui m’a permis de réaliser une partie de mes rêves. Si j’avais été équilibré, jamais je n’aurais fait ça. Mon père était ébéniste. Si j’avais été équilibré, j’aurais sûrement héroïsé mon père et je serais devenu ébéniste comme mon père et j’aurais considéré que ça aurait été un épanouissement extraordinaire de ma personnalité. J’aurais peut-être été très heureux, tandis qu’à cause du fracas de mon enfance, j’avais une personnalité névrotiquement clivée : la souffrance d’un côté que je combattais par des rêves merveilleux. Je me mettais au service de ces rêves avec un courage morbide, qui m’a quand même permis de réussir, d’arracher mes examens et de réaliser une partie de mes rêves. Donc c’est papa Freud, que j’ai fréquenté pendant quelques années, qui dit que c’est le bénéfice secondaire de la névrose. Vous avez devant vous un bénéficiaire secondaire de la névrose.

Peut-on développer son humanité par une pratique régulière de certaines vertus éthiques ?

On peut développer cette humanité qui est en nous et on le fait, qu’on le veuille ou non, sauf les fanatiques, qui eux veulent s’accrocher à une seule vérité, celle du chef. Les fanatiques érotisent la soumission, parce que leur soumission les mène à un pouvoir extrême, qui est la possibilité de tuer l’autre sans aucune culpabilité. Donc c’est un pouvoir sadique extrême que beaucoup de gens revendiquent.

Qu’est-ce qui pourrait faire changer ? Par le simple fait de vieillir on change. On ne voit plus le même monde qu’avant. Comme je le disais tout à l’heure, quand je suis arrivé au monde il n’y avait que des vieux autour de moi, quatre-vingt-trois ans après il n’y a que des jeunes autour de moi, alors que je n’ai pas changé. Qu’on le veuille ou non notre corps change et qu’on le veuille ou non notre environnement change. Il y a des morts, il y a des pièces rapportées, il y a des naissances, il y a des catastrophes économiques, climatiques et très souvent on change après un trauma. On paye mais on change. Très souvent après un trauma les gens me disaient, quand j’étais praticien : « Je ne vois plus les choses comme avant. » Ils me disaient la même chose après une psychothérapie : « Je ne vois plus les choses comme avant », et c’est une bonne phrase parce qu’effectivement, après un événement parfois douloureux, les gens voient un autre monde. « Comment ai-je fait pour ne pas avoir compris cela avant ? » Probablement parce que le trauma a changé leur fonctionnement cérébral, ils ne voient plus le même monde. Et si en plus ils font un travail verbal, un travail de représentation, ils se sont eux-mêmes entraînés à ne pas voir le même monde qu’avant.

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