Boris Cyrulnik – résilience

Transcription de la vidéo

Est-ce qu’une éthique normative joue un rôle dans votre travail scientifique sur la résilience ?

On peut comprendre l’éthique et la résilience. Cette question est pertinente en tous cas, puisque j’ai des collègues belges qui travaillent sur cette question. Il y a plusieurs formes de normativité. Il y a la normativité statistique : on doit tous avoir à peu près un gramme de sucre dans le sang, sinon on n’est pas bien, on est en hypoglycémie ou on est diabétique ; ça c’est la norme statistique. Mais parmi nous il y a des gens qui sont malades d’hypoglycémie à 0,70, qui sont blancs, qui font des vertiges et qui sont malades, alors qu’il y en a qui, à 0,30, continuent à blaguer. Ils sont anormaux et pourtant parfaitement sains. Ils sont pourtant anormaux : ce n’est pas normal d’être bien à 0,30 grammes de sucre par litre, mais il y a des gens qui sont comme ça. Ils sont sains et anormaux, statistiquement. Donc nous psychiatres, psychologues, nous devons avoir une normativité axiologique. C’est-à-dire que c’est la personne qui est près de moi qui doit dire : « C’est normal pour moi. » Donc s’il est homosexuel c’est normal pour lui, donc je rentre dans son monde d’homosexuel, moi qui ne suis pas homosexuel. Ça m’étonne mais ça ne me dérange pas, je rentre dans son monde d’homosexuel. C’est la normativité axiologique.

Et il y a aussi la normativité dogmatique, c’est-à-dire que « moi je sais, j’ai plus de diplômes que vous. » Actuellement, on est dans une culture du diplôme. La hiérarchie sociale, le clivage social est fait par le diplôme. La nouvelle aristocratie d’aujourd’hui c’est celle du diplôme. Ce n’est pas celle de la force, ce n’est pas celle de l’arme, pas celle de la terre, c’est celle du diplôme, qui provoque d’ailleurs la haine des clercs.

C’est une forme de normativité que beaucoup de gens revendiquent, parce que c’est la pensée paresseuse, parce que ce sont les amoureux de la certitude. « Mon chef… », que ce soit un chef religieux, un chef idéologique ou un chef scientifique, « j’admire mon chef scientifique, parce que je n’ai qu’à répéter ses phrases pour obtenir un poste, parce que si je lui plais j’obtiendrai un poste », et on voit un dogmatisme scientifique se mettre en place, alors que c’est le contraire de l’esprit scientifique. Dans l’esprit scientifique il faut élever le débat, il faut jouer au débat. Dans les groupes auxquels je participe sur la résilience, on est régulièrement pas d’accord, on joue à celui qui argumentera : « Je ne suis pas d’accord, on va inviter une telle, ça fait vingt ans qu’elle travaille sur le sujet, on l’a fait tout le temps, on va l’inviter, on va voir ce qu’elle va nous dire ». Et du coup il y a le jeu de l’argumentation, il y a le doute, il y a l’érotisation du doute, alors qu’il y a des gens que le doute met en colère.

 Avant, on avait des certitudes : « Un gosse sans famille n’a pas de valeur, un enfant sans famille est voué à la délinquance » et on ne s’en occupait pas. Et, en effet, le fait de ne pas s’occuper de ces enfants les vouait à la délinquance et à l’arrêt des développements. Donc on fabriquait ce qu’on craignait.Dans la résilience il y a une attitude que beaucoup de scientifiques n’admettent pas, c’est qu’on est obligé de travailler en groupe, puisqu’on ne peut pas tout savoir. On ne peut pas être biologiste, neurologue, psychologue clinicien et anthropologue. On ne peut pas tout savoir, donc on est obligé de travailler en groupe. Il y a des gens qui adorent ça, mais ça contraint : on ne va pas aussi profondément que celui qui prend son canal et qui suit sa route jusqu’au Prix Nobel. Donc voilà : c’est deux attitudes, deux épistémies différentes. Il y a celui qui veut le Prix Nobel, et nous, praticiens, nous sommes invités aux connaissances transversales. Quand j’ai commencé à travailler sur la résilience, j’ai quitté l’attitude psychanalytique, qui consistait à se taire pour laisser l’autre parler. Plus je travaillais les pratiques de la résilience, plus je m’engageais avec les patients et j’ai essayé d’établir avec eux les relations que j’établissais dans les groupes de recherche. Moi cela m’avait mis mal à l’aise, donc il y en avait déjà un qui était guéri, c’est-à-dire que ça me mettait bien à l’aise, ça m’enlevait mon malaise. 00.49.35 J’étais à l’époque où nos maîtres psychanalystes nous disaient : « Il ne faut pas que le patient entende le son de votre voix ». J’ai essayé de le faire ; ça me rendait très mal à l’aise et ça rendait les patients mal à l’aise aussi. Dès que j’ai commencé à travailler les théories de l’attachement, je me suis engagé avec les patients ; ils se sentaient plus à l’aise et moi aussi. Donc on était deux à se sentir plus à l’aise et je regrette de ne pas avoir compris ça plus tôt.

Donc la théorie de l’attachement constitue un ferment éthique dans votre approche de la résilience ?

Absolument. La résilience est un chapitre des théories de l’attachement, qui n’est pas opposé à la psychanalyse. Bowlby et Mary Ainsworth étaient psychanalystes. Bowlby était même président de la société britannique de psychanalyse, et Freud et Lacan étaient neurologues. Donc ce n’était pas opposé. C’est la dérive sectaire des psychanalystes qui, pendant dix ou vingt ans, a fait croire qu’il y avait un dogme de vérité : c’était la parole freudienne. Au point de vue éthique, quand on croit sans critique, c’est le chemin du fanatisme. Jankélévitch, qui a traduit Freud, était bilingue allemand-français, mais il détestait la psychanalyse et il a fait des contre-sens. Est-ce que ces contre-sens étaient des contre-sens volontaires, ou des lapsus qui lui ont échappé parce qu’il n’aimait pas la psychanalyse ? Et les psychanalystes vénéraient les contre-sens de Jankélévitch. Quand les PUF ont refait la traduction de Freud, il a bien fallu reconnaître que beaucoup de psychanalystes avaient vénéré les contre-sens.

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