Boris Cyrulnik – dilemmes éthiques

Transcription de la vidéo

Quel dilemme éthique avez-vous vécu dans votre enfance?

Merci pour cette question. Dans mon enfance ou dans ma pratique professionnelle. Quand j’ai été emprisonné, j’avais six ans et demi, et j’ai très bien compris qu’on voulait me tuer, puisque c’était dit comme ça. J’entendais autour de moi certains qui disaient : « Il faut dire qu’on est malade et on ira à l’hôpital » et d’autres qui disaient : « Non, il faut dire qu’on est en bonne santé sinon on va te tuer. » Donc ce n’était pas une prouesse intellectuelle. C’était dit et il y avait un officier allemand qui orientait vers une table ou vers l’autre, et il y avait une des deux tables qui condamnait à mort et on ne savait pas laquelle. Donc quand vous posez la question avec le mot dilemme, c’est exactement ça.

Quand j’étais emprisonné, condamné à mort, que j’attendais la mort, un soir un soldat en uniforme noir est venu s’asseoir à côté de moi. Il me parlait en allemand, ce que je ne parlais pas, et il m’a montré des photos d’un petit garçon qui avait mon âge, et j’ai compris que je ressemblais à son petit garçon et que, dans sa nostalgie, cet homme voulait parler de son enfant et venait me parler d’un petit garçon qui avait mon âge et à qui je ressemblais. Il établissait une relation humaine et j’ai compris qu’il me disait : « Je suis malheureux de ne pas voir ma famille, ma femme et mon enfant. Je viens te montrer la photo de mon enfant. » Donc même chez ces persécuteurs, qui voulaient ma mort, il y avait encore une dimension humaine.

Quand on parlait des barbares, quand on parlait du monstre, je n’ai jamais adhéré à cette définition. Les Allemands n’étaient ni des barbares, ni des monstres. Barbare, cela veut dire qui ne sait pas parler. Les Allemands était un peuple très cultivé : il y avait des philosophes magnifiques, il y avait des poètes magnifiques, il y avait des scientifiques, c’était une très belle culture germanique. Un jour j’étais à Berlin et j’ai vu des photos des congrès d’anthropologie de 1935 et 1937 (je me rappelle bien la date parce que 37 est ma date de naissance). Il y avait la parité chez les étudiants ; il y avait autant de filles que de garçons, ils étaient élégants, ils étaient beaux, et le professeur qui organisait ces congrès d’anthropologie c’était le docteur Mengele.

Alors comment pouvez-vous appeler ça ? ambiguïté ? ambivalence ? Je ne sais pas. Mais très tôt j’ai compris qu’il n’y avait pas le bien contre le mal, qu’il n’y avait pas des antonymes clairs, que c’étaient des pensées binaires qu’on attribuait à Descartes, mais qui en fait sont des pensées d’enfant. On commence notre aventure philosophique par la pensée binaire, mais c’est une pensée d’enfant. Il faut vite la dépasser, ce qui n’est pas toujours le cas. Donc j’ai très vite compris qu’il fallait poser le problème autrement.

Avez-vous vécu d’autres dilemmes dans votre vie professionnelle ?

J’ai fini par devenir médecin-psychiatre, ce qui était le rêve de toute ma vie. C’était l’époque où on pratiquait des lobotomies et quand j’étais interne en neurochirurgie, j’ai vu pratiquer des lobotomies à la demande des patients. C’est très facile à faire, si vous voulez que je vous apprenne, ça peut vous servir dans la vie quotidienne... J’ai vu pratiquer des lobotomies et j’ai vu des changements en une seconde, des changements de personnalité. Révélation pour moi ! En abîmant. Le chirurgien qui pratiquait la lobotomie, à la demande des patients, passait par le creux sous-orbitaire, arrivait à la face inférieure de la lame de l’ethmoïde qui sépare l’œil du lobe préfrontal, on force un petit peu et toc ! on perce - c’est un os spongieux qu’on peut percer sans difficulté - et toc ! on arrive à la face inférieure du lobe préfrontal. Ou bien on agite l’aiguille pour labourer le lobe préfrontal, ou bien on injecte de l’eau distillée qui dilacère le lobe préfrontal. Les patients changent de personnalité dans la seconde ! Pour moi d’emblée j’ai eu une conception spinoziste : le corps et l’âme ne sont pas séparables. Je l’ai vu de mes yeux. C’est-à-dire qu’on abîme quelque chose qui prépare la représentation du monde et instantanément la représentation du monde est modifiée.

Le corps et l’âme c’est la même chose, ce n’est pas séparable et j’ai fait toute ma spécialité avec ce paradigme, ce postulat peut-être, à l’esprit, et tout ce que je cherchais correspondait à cette envie de ne pas séparer le corps et l’âme. Mais j’ai eu rapidement un problème éthique, c’est qu’il y avait un choix dualiste ou binaire quand j’étais étudiant, entre « tout s’explique par la chimie, les laboratoires », et « mais non monsieur, mais non madame, tout s’explique par la parole, la psychanalyse ! » Et je ne pouvais pas choisir. C'est-à-dire que, oui, la biologie explique une partie de la condition humaine, mais elle n’explique pas tout. Oui, la psychanalyse explique une autre partie de la condition humaine, mais elle n’explique pas tout. Donc j’avais du mal à choisir et donc à m’engager.

Puis j’ai eu un problème éthique, c’est que dans les congrès d’après-guerre, on ne parlait que de techniques de lobotomie. Certains disaient « il faut passer par l’oeil », certains disaient « il faut faire un volet frontal », d’autres disaient « il faut un pic à glace ». Ça a été fait, ça. Parce que d’un seul coup, tac ! on fait une lobotomie sans faire souffrir le patient, puisque le cerveau ne traite pas la douleur. Quand on a mal à la tête, ce sont les méninges ou les vaisseaux qui font mal ; ce n’est pas les neurones. Donc les techniciens et les médecins que j’admirais, ceux qui me jugeaient pour que je puisse avoir mon diplôme, raisonnaient uniquement en termes techniques, jamais en termes éthiques. Ce qui compte, c’est le résultat. Oui, mais je l’ai vu de mes yeux d’interne, je l’ai vu : la personnalité est changée. Est-ce qu’on peut se permettre de massacrer une personnalité pour supprimer des angoisses ? est-ce que ça vaut ce prix ? Mes professeurs ne se posaient pas la question.

Deuxième trouble éthique : on était reçu somptueusement par les laboratoires. Ça reste entre nous, mais j’en ai un peu profité. J’aurais pu en profiter beaucoup plus et certains en profitaient beaucoup. On avait des théories neurobiologiques cohérentes, impeccables, sur papier glacé. Donc le fait que la publication scientifique soit faite sur papier glacé augmentait sa véracité. On nous disait : « Vous donnez tel médicament et toc ! ça bloque la recapture de la sérotonine et hop ! il va mieux. » C’était la magie, la science magique. On avait une explication magique grâce à une théorie scientifique, cohérente, sur papier glacé, et avec un petit voyage à la clé si on récitait bien les théories qu’on apprenait à l’université. Je ne veux pas dire du mal des laboratoires : l’espérance de vie est augmentée grâce aux laboratoires. Les vaccins qui ont métamorphosé la vie des enfants, c’est grâce aux laboratoires. Merci les laboratoires ! Mais tout à l’heure on parlait d’éthique perverse, j’aurais peut-être dû parler de morale perverse. Tout à l’heure on parlait de morale perverse, et je pense que là on glissait très rapidement vers une morale perverse puisque c’est au nom du bien qu’on faisait des lobotomies, c’est au nom du bien qu’on inondait de médicaments, en oubliant qu’une relation sécurisante est aussi efficace qu’un tranquillisant chimique. Pourquoi donner un tranquillisant chimique alors qu’on a une relation humaine, qui permet d’obtenir les mêmes résultats ? Ce n’est pas toujours vrai. Parfois les médicaments sont nécessaires, mais souvent les médicaments sont inutiles ou toxiques.

Je vois que pour avoir mes diplômes, je devais réciter les théories enseignées par les médecins et somptueusement financées par des laboratoires. J’étais un peu gêné tout de même, j’en ai un peu profité. J’avais participé à un groupe de recherche sur le lithium, et on m’avait dit : « On fait un congrès. » Un congrès mon œil, à Istanbul pendant quatre jours ! J’ai dit : « Je n’ai pas le temps, j’ai autre chose à faire. » « Mais on fait un congrès de quatre jours sur le lithium. » « Je n’ai pas le temps. » « Ce congrès aura lieu à Istanbul.» « Ah mais justement j’ai quatre jours libres. »

Donc j’ai été vénal, mais je n’étais pas cher, j’étais facile à acheter. C’est à peu près tout ce que j’ai fait, mais je ne veux pas dire du mal des laboratoires ; je veux dire du mal de la perversion, de la dérive perverse des gens à qui on donne tout le pouvoir sans critique possible. Et ça c’est vrai pour tout le monde, c’est vrai pour tous les progrès. Si on donne trop de pouvoir sans contre-pouvoir, on est sûr qu’il y aura une dérive perverse : au nom de la morale on va commettre des crimes.

Est-ce que ces dilemmes ont généré en vous un mal-être?

C’était un mal-être permanent. Je suis un archéo-psychiatre, c’est-à-dire que je fais partie maintenant des générations en voie de disparition des neuropsychiatres. Quand j’ai dû passer mon certificat de spécialité, on devait apprendre les théories d’hérédo-dégénérescence, qui étaient les théories nazies, qu’on enseignait dans les facultés de médecine françaises. J’apprenais ça avec beaucoup de malaise et je demandais au prof : « A-t-on des preuves qu’il y a des lignées de gens inférieurs ? a-t-on des preuves ? » Et il y a des profs qui m’ont aidé, qui me disaient : « Mais oui, les Arabes n’ont pas le même cerveau que les Européens, c’est pour ça qu’il faut qu’ils n’aient pas les mêmes responsabilités. » Je me disais : « Est-ce scientifique ? » La science peut très bien se transformer en croyance avec tous les abus de la croyance, qui est un système totalitaire. Le simple fait de croire est déjà le tapis roulant vers l’esprit totalitaire. Et il y a des croyances scientifiques. Ce médecin, ce prof qui a été très sympa avec moi, je l’ai vu soigner des Arabes avec une grande générosité et une très grande gentillesse. Il soignait très gentiment les êtres inférieurs, de même que j’ai eu l’occasion de rencontrer un médecin radiologue juif, qui avait été le médecin radiologue de Mengele à Auschwitz. Il me disait que Mengele était d’une extrême gentillesse et d’une extrême politesse avec les enfants qu’il torturait.

Donc ce n’est pas le bien d’un côté et le mal de l’autre. On ne peut pas raisonner comme ça. Les raisonnements binaires c’est valable quand on a six ans. Après l’âge de sept-huit ans, nous dit Piaget, ce n’est plus possible. Mais il y a des gens qui font leur vie avec des raisonnements binaires, parce que le raisonnement binaire, c’est la pensée paresseuse. On est tous complices.

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