Boris Cyrulnik – clivage

Transcription de la vidéo

Comment avez-vous pu garder le silence sur votre enfance alors que vous aimez vous exprimer ?

Parce que j’étais clivé. J’étais bavard pour me cacher, donc je parlais, je faisais rire beaucoup, je faisais le pitre et ça m’arrive encore. Je faisais rire, je bavardais beaucoup, parce que cela me permettait de ne pas dire ce que vous n’étiez pas capables d’entendre. Quand j’ai voulu raconter ce qui m’était arrivé pendant la guerre, les gens ne me croyaient pas ; ils éclataient de rire. Vous avez bien entendu : ils éclataient de rire. « Tu racontes de belles histoires : Ma famille a disparu, j’ai été condamné à mort, je me suis évadé… Mais qu’est-ce que tu racontes ? » Donc j’étais bavard pour me cacher derrière les mots, parce que j’étais clivé et c’est encore un bénéfice secondaire de la névrose. Je n’ai pu recoudre les deux parties de mon moi, donc être moins clivé, qu’à partir du procès Papon, parce que là mon nom a été prononcé malgré moi, puisqu’il était dans les archives. Beaucoup de gens m’ont dit : « On a lu ton nom, qu’est-ce qui se passe ? » Et quarante ans après on m’a enfin donné la parole et j’ai été un peu moins clivé.

Je me suis un peu amélioré mais la culture n’est pas encore améliorée. Il n’y a pas longtemps, j’étais avec des amis que j’aimais bien. Il n’y a pas longtemps… il y a trente-cinq ans ! Maintenant tout le monde me paraît jeune. Quand je suis arrivé au monde il n’y avait que des vieux autour de moi, maintenant il n’y a que des jeunes ! Mais moi je n’ai pas changé, comment expliquez-vous ça ? Donc c’était il y a trente-cinq, quarante ans. J’étais avec des amis que j’aime bien, on était entre copains, on riait, c’était une soirée amicale et un des amis racontait : « J’étais à Hyères, on faisait du bateau et moi je courtisais la fille du charcutier. Elle était mignonne ! » On racontait des histoires de jeunes, quoi ! Et toi cet été ? « Moi j’étais à Bordeaux pendant la guerre, j’ai été arrêté et ma famille a disparu ». Boum ! La glace est tombée sur la table. Vous savez de qui est cette phrase ? de Primo Levi, quand il rentre d’Auschwitz et qu’il veut raconter ce qui est arrivé à sa famille qu’il aime bien. Il écrit : « Dès que j’ai commencé à parler la glace est tombée sur la table. » J’ai connu ça. Qu’est-ce que je fais ? J’avais brisé la bonne ambiance ; la glace était là alors qu’il y avait la chaleur amicale. Alors c’est moi-même qui ai fait le pitre pour leur redonner la parole. Je suis resté clivé. Mais j’étais clivé à cause de la névrose des normaux, parce qu’il n’y a pas pire névrose que la normalité. Donc je suis resté clivé, parce que comme ils ne pouvaient pas comprendre, je leur ai redonné la parole, parce que j’étais gêné de les avoir gelés alors que l’ambiance était tellement amicale. Donc c’est moi qui ai fait le pitre pour leur redonner la parole. Ils ont sauté sur l’occasion pour oublier ce que je leur avais dit et dénier : le déni qui permet d’éviter d’affronter le problème. On se sent mieux, mais on ne règle pas le problème, on ne l’affronte pas. Donc j’ai été clivé pendant très longtemps.

Est-ce que le rêve peut soigner la tendance névrotique ?

C’est une sauvegarde potentielle. Ce n’est pas thérapeutique, parce que je suis resté clivé même après avoir réussi. Donc ce n’était pas thérapeutique, mais ça m’a sauvé : ça a donné un sens à tous mes efforts. J’avais ce courage morbide, parce que mes rêves donnaient sens à mes efforts. Mais j’ai eu beaucoup de chance, j’ai eu beaucoup de chance. Le clivage ne mène pas à la réussite sociale. Le clivage m’a permis, à moi, de mettre en place un mécanisme de défense, coûteux, mais qui a quand même abouti, puisque j’ai réalisé une partie de mes rêves : j’ai eu la chance de rencontrer ma femme. J’ai eu la chance d’avoir ce courage morbide ; j’ai eu la chance d’être bavard. Étant bavard, j’ai rencontré beaucoup de gens et beaucoup de gens m’ont aidé, dont certains profs qui m’ont mis le pied à l’étrier.

Mais je ne pouvais pas faire une carrière d’autoroute, parce que j’avais le choix entre la biologie, et beaucoup de profs de biologie ont voulu m’entraîner vers la neurobiologie. Aujourd’hui c’est passionnant, la neurobiologie.

Les jeunes sont moins clivés que moi. Les jeunes sont spinozistes, même les psychanalystes. Beaucoup de psychanalystes, maintenant, retrouvent les idées de Freud et de Lacan, qui étaient neurologues. Projet pour une psychologie scientifique à l’usage des neurologues, 1895, Freud. Donc Lacan venait nous voir, quand j’étais à la Pitié-Salpêtrière, pour parler de la commande neurologique du regard. Donc c’étaient de vrais neurologues, qui sont devenus psychanalystes par la suite. Ils n'ont jamais été psychiatres, ni l’un ni l’autre.

Quel a été votre parcours professionnel ?

Choisir la neurologie, c’était expliquer le psychisme par la biologie. Oui, si je vous donne des substances euphorisantes je vais modifier une part de votre psychisme, si je vous donne du vin ça va vous rendre heureux, mais dès que l’effet du vin ou de la cocaïne va disparaître, je n’aurai rien changé, je n’aurai résolu aucun problème, sauf pendant une heure ou deux, ce qui peut être agréable. Mais ce n’est pas fondamental. Ou alors je serais rentré dans la psychanalyse qui, dans les années 70-80, était devenue sectaire, ce qui n’est pas le cas des jeunes psychanalystes aujourd’hui, qui redécouvrent la théorie ouverte de Freud et de Lacan. Mais dans les années 70-80 on ne pouvait avoir un poste à l’hôpital ou en cabinet que si on entrait dans une des cinquante associations psychanalytiques. C’était sectaire, ce qui n’est plus le cas des jeunes aujourd’hui qui, comme tout le monde, deviennent de plus en plus spinozistes. Alors je pense que ce prof auquel je pense, avec qui je m’entendais très bien, voulait faire de moi un agrégé. Mais je ne pouvais pas accepter, parce que c’était expliquer tout le psychisme par la molécule. Je ne pouvais pas accepter. D’autres profs psychanalystes m’ont voulu du bien et eux aussi auraient voulu m’engager sur une autoroute universitaire classique. Mais il fallait que j’explique tout le psychisme par oedipe. Je l’ai fréquenté aussi, oedipe, mais je ne pouvais pas expliquer tout le psychisme par oedipe. Donc j’ai eu la chance de rencontrer à Marseille Tatossian, Soulayrol, qui m’ont encouragé dans cette voie marginale, où je me sentais devenir moi-même : c’est-à-dire que je grappillais un peu de neurologie, un peu de psychiatrie, un peu d’anthropologie, ce qui était mon bonheur et ce qui m’a été reproché, parce que ce n’est pas comme ça qu’on fait une carrière universitaire, mais c’est comme ça que j’ai suivi mon chemin.

 

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