Haïm Korsia : médecine et conscience

Transcription de la vidéo

Quel lien faites-vous entre l’action publique et l’éthique individuelle ? Par exemple en médecine.

C’est la même que dans l’entreprise. On ne peut jamais abdiquer son éthique individuelle. Personne ne peut vous forcer à faire quelque chose que vous ne voulez pas faire. C’est un enjeu très important, par exemple en ce moment : certains voudraient revenir sur la possibilité pour les médecins d’avoir une clause de conscience concernant l’avortement, l’intervention volontaire de grossesse. C’est la base même de l’éthique personnelle. On ne peut pas demander à un médecin, ou à quiconque, de faire quelque chose qui vient contre ses convictions. C’est lui demander de tricher avec lui-même et ce n’est pas possible. C’est lui demander d’être schizophrénique et c’est impossible, puisqu’on lutte contre la schizophrénie.

Maintenant, il y a des situations d’urgence qu’il faut essayer d’analyser. On eu un cas assez étonnant, quand j’étais membre du Comité national d’éthique : qu’en est-il d’un patient qui refuse des transfusions sanguines par conviction religieuse et qui arrive aux urgences après un accident de voiture ? On lui fait une transfusion sanguine malgré lui, on le sauve et lui attaque le médecin qui l’a sauvé, mais qui dans son point de vue lui a fait perdre, je ne sais pas, part à son monde futur. Je n’ai pas à juger. On demande si le médecin savait, c’est une question, en tous cas on pose la question. C’est énorme. Cela veut dire qu’on ne peut pas faire le bien de quelqu’un malgré lui, qu’on n’a pas le droit d’imposer à quelqu’un la façon de penser. Je dois respecter la pensée des autres. Maintenant  en cas d’urgence, j’interviens pour sauver la personne. Évidemment, si je ne sais pas, on ne peut pas lui reprocher rétroactivement d’avoir sauvé la personne.

La loi d’éthique de 2002, c’est une révolution, parce qu’on a rappelé aux médecins quelque chose d’essentiel qu’ils avaient un peu oublié, pour ne pas dire occulté complètement : le consentement des patients. Je ne dis pas qu’on va brusquement comprendre, en quinze secondes, ce qu’un médecin a mis dix-sept ans à comprendre avec dix-sept ans d’études. Mais au moins qu’on respecte un minimum pour expliquer les tenants et les aboutissants : voilà ce qu’on voudrait faire, voilà les risques, voilà comment ça peut se passer, voilà ce qui s’est passé déjà. Qu’on explique. En fait c’est le minimum de la considération et c’est difficile de penser qu’il a fallu que nous, en 2002, on rappelle cet impératif, qui est un impératif d’ordre éthique.  Mais dès qu’on est passé de l’éthique à la loi, on est sorti de l’éthique, parce que l’éthique, par nature, ce n’est pas la loi. C’est quelque chose qui est personnel et qu’on applique en permanence. Donc comment un médecin – je prends cet exemple parce que c’est simple à comprendre et en tous cas à visualiser – peut se situer par rapport à un acte qu’on lui demande de faire ? S’il n’est pas capable de dire « non, je ne peux pas. Je trouve quelqu’un d’autre qui accepte, mais pas moi ». C’est un enjeu majeur de ne jamais abdiquer son éthique personnelle. C’est ce que j’ai appelé tout à l’heure : ne jamais oblitérer son état d’âme.  

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