Anne Baudart – éthique et vie professionnelle

Transcription de la vidéo

Pourriez-vous évoquer des événements de votre vie d’enseignante qui vous ont mise en face de dilemmes d’ordre éthique et la manière dont vous les avez gérés ? 

J’ai dans l’expérience professionnelle de l’enseignement et tous les jours, effectivement à organiser ou à comprendre des comportements qui peuvent être différents des miens, des étudiants qui se trouvent dans des situations absolument désespérées, etc. Donc il est vrai que ce que vous appelez « gestion de l’éthique au quotidien » passe toujours par une écoute d’autrui, le plus qu’on puisse la mener loin. Parce que la tâche d’enseignant ne permet pas toujours d’avoir la connaissance des individus que nous avons, sur un terrain plus intellectuel quand nous faisons un cours. Mais à cause, je crois, de ma formation première, je vois assez bien parmi les étudiants, même s’ils sont cent, ou des ensembles de quatre-vingts élèves, qui a plus besoin qu’un autre qu’on aille lui parler ou l’écouter. Et plus je vais dans l’expérience de l’enseignement, plus il me semble que cette écoute est plus nécessaire qu’il y a peut-être dix ou vingt ans.

Avez-vous  en mémoire d’autres  expériences ?

 On peut être arrêté, je ne sais pas, je parle beaucoup des Grecs, de la mythologie grecque, du polythéisme grec et il peut y avoir des résistances religieuses dans le public, dont on ne connaît pas les prises de position personnelles ou les confessions religieuses, s’il y en a. Ou vous pouvez avoir des gens qui lèvent la main en disant : « Mais c’est scandaleux le cours, parce que vous parlez du polythéisme, de plusieurs dieux ! » En khâgne par exemple, oui, réellement ! Il y a vingt ans, je ne voyais pas ça. Et donc il faut justifier, ils sont troublés ; quand c’est dit intelligemment, sans acrimonie particulière, on discute, et on explique que la culture c’est la culture et que le polythéisme, c’est le polythéisme et que c’est très intéressant, etc. C’est ça, l’éthique de l’enseignant que je suis.

Il y a tout l’autre pan, c’est-à-dire que vous pouvez avoir des gens qui n’ont pas assez d’argent pour se nourrir, j’ai vu ça aussi dans mes classes. Je me rends compte tout à coup qu’une étudiante se faisait toujours des soupes chaudes dans le fond de la classe. Peu à peu en parlant avec elle – une excellente élève –, elle me dit : « Mes parents – qui sont des gens très connus universitairement parlant pour la petite histoire – ne me donnent rien du tout, donc je ne peux pas manger.» Des gens qui ont vingt-et-un ans… Alors ça s’est passé d’une façon très délicate de part et d’autre : on a monté une espèce de jeu, de partage, plutôt ludique pour que ça ne soit pas pesant, de quoi faire que l’année entière elle puisse se nourrir, par exemple. Ça, j’avoue que… pour moi, c’est quand même de l’éthique. 

Entretien réalisé le 16 novembre 2007

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