Anne Baudart – définition de l’éthique

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Transcription de la vidéo

Qu’est ce que l’éthique pour vous ? Quelle définition en donneriez-vous ?

C’est très difficile de séparer, pour moi, l’éthique – le vécu – du théorique, qui forme mon vécu aussi. Philosophiquement, je ne peux pas mettre à part le philosophique et le vécu, mais je comprends que vous ne vouliez pas une définition abstraite de l’éthique. J’ai quand même un petit rapport à l’étymologie du mot qui m’intéresse : l’étymologie grecque du mot est intéressante, car elle concerne le vécu, elle concerne le caractère. Et l’éthique c’est d’abord la science du caractère, et c’est ensuite la science des mœurs, étymologiquement.

Donc, quand on parle d’éthique, on parle à la fois de psychologie, c’est-à-dire de domination de soi, de  capacité ou non de domination de soi, de maîtrise de soi, de courage, d’un certain nombre de valeurs ou de vertus. Et aussi quand on parle d’éthique, on parle effectivement de morale, c’est-à-dire des mœurs, des manières de vivre, etc. Ce que vous appelez le vécu. Mais le vécu pur, à mes yeux, en tant que philosophe, n’existe pas séparé de quelque chose qui le guide ; c’est en ce sens-là qu’on parle d’éthique, parce que ce n’est pas totalement le vécu, c’est un certain type de vie, une certaine manière d’exister avec les autres, avec soi, professionnellement, dans la cité où l’on est, etc.

Par éthique, vous entendez donc aussi bien un rapport à l’autre qu’un rapport à soi-même ?

Bien sûr, indissociablement. Et j’ajouterais même que, formée comme je le suis – et je ne peux pas me mettre entre parenthèses – par l’étude du politique, je garde des Anciens l’idée que la véritable éthique à mes yeux touche au politique, c’est-à-dire au vivre avec l’autre, au vivre ensemble, donc le côté groupal, si vous voulez, ou sociétal, et aussi le rapport interindividuel. Ça, c’est ce que les Anciens nous ont légué. Et je crois qu’il pourrait y avoir une déviance de l’éthique, semble-t-il aujourd’hui, à la voir exclusivement sur le terrain de l’individualité.

Tous les grands problèmes d’éthique…, on y viendra j’imagine dans les questions que vous me poserez. Je pense à la bioéthique par exemple, qui est un champ qui m’intéresse particulièrement, ce sont à la fois des problèmes d’individualité, le rapport de chacun à la mort par exemple et c’est aussi le problème de la société : est-ce-qu’il faut légiférer, ne pas légiférer ? Donc, on touche au lien que les Anciens avaient mis en valeur : le lien du politique et de l’éthique.

Deuxième petite remarque que je fais, si vous le permettez, c’est qu’il me semble qu’il y a une substitution de terme aujourd’hui, et que le mot morale n’est plus du tout tendance et qu’on lui a substitué le terme d’éthique. Mais je serais peut-être de ceux – enfin, ça se réfléchit  et ça se discute – qui assignent la même réalité aux deux, c’est-à-dire que si vous me demandez : « Qu’est-ce que c’est pour vous l’éthique vécue ? », je dirais que c’est effectivement avoir une ligne de conduite, une certaine rectitude, des normes quand même – un certain nombre de normes, on ne vit pas n’importe comment avec soi, avec autrui –, des valeurs, quelque chose de cet ordre-là, et c’était l’ancienne définition de la morale. Mais aujourd’hui parler de morale a effectivement une petite tendance pas tendance ; c’est vrai qu’on préfère le terme d’éthique. Là, il y a peut-être quelque chose à creuser, sur cette dévalorisation d’un terme au profit d’un autre qui peut recouvrir une réalité assez proche.

Pourquoi, à votre avis, cette dévalorisation du mot morale?

Parce que je pense que le moralisme, disons les moralismes ou les divers moralistes, c’est-à-dire la déviance – enfin un certain type de déviance de la morale que j’ai appelé, le moralisme dans le petit livre La morale et sa philosophie – peut avoir tué à certains égards un élan de la morale, et on a préféré éthique. Mais éthique… Vous connaissez comme moi La valse des éthiques d’Alain Etchegoyen dans les années quatre-vingt-dix; effectivement, au début de son ouvrage il met en exergue une phrase de Michel Serre, qui dit : « Oui, aujourd’hui, on a préféré le petit mot étriqué d’éthique, parce qu’on ne veut plus parler de morale profonde. » Or la vraie éthique, à mes yeux – vous me posez la question, je vous réponds – la vraie éthique, c’est une morale profonde. Ce n’est pas la valse des éthiques, ce n’est pas l’éthique qui change suivant le personnage avec qui vous avez affaire, les circonstances dans lesquelles vous êtes, la conduite que vous avez à tenir. L’éthique se fonde sur un certain type de valeurs qui ne changent pas tous les quatre matins.

Pourrait-on dire que l’éthique est la mise en application d’un certain nombre de valeurs morales ?

Ricœur définit l’éthique comme une métamorale, c’est-à-dire quelque chose au-dessus de la morale ; et il donne comme sens à l’éthique « la science du bien et du mal ». Or c’est la définition que je donnerais à morale. Donc je ne suis pas pour la dissociation absolue. Pour moi, ce n’est pas grave que vous m’interrogiez sur l’éthique ou que vous m’interrogiez sur la morale. Je dirais, je crois, les mêmes choses. C’est-à-dire que parler d’éthique ou de morale en ce sens-là, c’est parler de ce qui touche à la liberté.

Par exemple, en philosophie aussi on définit l’éthique comme la science des lois de la liberté. C’est la définition de Kant, justement, qui me semble pouvoir être complètement appliquée dans l’existence, dans le champ concret de la vie de tous les jours, et la capacité que nous avons de résister à la force des choses, aux nécessités, etc. Parler d’éthique sans liberté, cela me paraîtrait quand même un peu dommage.

 Entretien réalisé le 16 novembre 2007

 

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