Bernard Stiegler – éthique et technique

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Éthique et technique

Mon éthique passe par l’affirmation qu’il n’y a pas d’éthique sans technique. Je sors un livre dans quinze jours. Il s’appelle Prendre soin. C’est un livre où je commente beaucoup la question des techniques de soi, dont Michel Foucault a fait l’objet de ses derniers travaux avant de mourir. Foucault qui s’intéressait aux stoïciens. Parce que les techniques de soi ont beaucoup été développées par les stoïciens. Qui étaient les stoïciens ? C’était des hommes éthiques, justement. Les stoïciens posaient tout ce que je viens de vous dire sur le défaut qu’il faut, c’est-à-dire qu’il faut savoir accepter la situation dans laquelle on est. Comment faire d’une souffrance une expérience intéressante ? Voilà une question stoïcienne.

Moi j’ai vécu ça tous les jours en prison. Il m’est arrivé plusieurs choses. Parce qu’en prison, le très gros problème, c’est de tomber malade. Il ne faut pas tomber malade en prison. Les services sanitaires pénitentiaires sont absolument lamentables. J’ai failli mourir en prison, comme beaucoup de prisonniers. Et il y en a qui meurent, par défaut de soins. Par exemple, à Noël, on a le droit de recevoir un colis, chaque année. Un jour, des amis de Toulouse, puisque j’étais incarcéré à Toulouse, m’ont apporté pour Noël un superbe gigot d’agneau. Ils m’avaient demandé ce que je voulais. J’avais répondu : « Un gigot. » Et ils me l’ont apporté. J’étais seul dans ma cellule. Je ne pouvais pas le partager. Et j’avais posé mon gigot sur le bord de la fenêtre. C’était en hiver, il faisait froid. Je n’avais pas pensé que des souris venaient bouffer le gigot la nuit. Et moi, je mangeais à l’endroit où avaient mangé les souris. Les souris ont les dents très sales. Je me suis infecté et j’ai eu un phlegmon. Ce phlegmon a enflé et j’ai failli mourir, parce que le phlegmon obstruait la gorge et j’étouffais à la fin. Il y avait des détenus qui me nourrissaient avec une paille, qui me faisaient couler de la soupe à travers la gorge avec une paille. C’est comme cela que j’ai survécu. Jusqu’au moment où l’administration a considéré, quand même, que j’étais extrêmement malade et j’ai fini à l’hôpital de La Grave à Toulouse, où d’ailleurs le médecin-chef m’a dit : « Je vais écrire à l’administration pénitentiaire, c’est un scandale ! » En prison, vous souffrez beaucoup physiquement. J’ai eu plusieurs autres expériences comme ça, d’arrachage de molaires, j’ai eu une périphlébite qui a très mal tourné, je me suis fait opéré sans anesthésie.

Et bien quand vous êtes dans une situation comme celle-là, il n’y a pas d’autres solutions, il faut vous dire : « Comment je peux en faire quelque chose d’intéressant à vivre ? » Il faut essayer d’en tirer quelque chose. Ce n’est pas toujours possible. C’est même souvent pas possible. Mais il faut commencer par faire ça. Pour ça, il y a des techniques. Et je pense que l’éthique passe par la technique.

C’est là d’ailleurs que se noue le rapport entre éthique et morale. Tout le problème est que si vous avez une technique éthique, vous risquez de faire fonctionner votre technique automatiquement, et elle ne devient plus éthique mais elle devient morale. Et vous avez perdu l’éthique. Mais si vous n’avez pas de technique… y compris des techniques de respiration qui consistent par exemple à s’hyper-oxygéner le cerveau. Il y a toutes sortes de techniques du corps. Cela commence par le corps; le yoga et toutes ces choses-là en font partie, mais il y en a beaucoup d’autres. Des techniques de prières, il y en a beaucoup. Des moulins à prières… Toutes ces choses-là, ce sont des techniques qui consistent à vous mettre dans une certaine disposition. Que va me donner cette disposition ? Elle va me permettre de passer sur ce que j’appelle l’autre plan. Il y a un plan éthique, c’est ce que j’appelle le plan des consistances, c’est le plan de ce qui n’existe pas. Finalement, les choses éthiques relèvent de ce qui n’existe pas et que Héraclite appelle l’inespéré. L’inespéré, c’est quelque chose qui n’est pas espéré, parce qu’il est tellement inespérable qu’il n’est pas espéré, parce qu’il n’existe pas. Il est inconcevable. Mais Héraclite dit : « Qui n’espère pas, il ne l’atteindra jamais, l’inespéré.» Il faut espérer pour atteindre l’inespéré. Il faut attendre pour atteindre l’inattendu. Et ça, cela suppose des techniques. Ce ne sont pas des attentes comme les autres.

La culture éthique, c’est ce qui est capable de se projeter sur ce plan que j’appelle l’autre plan, le plan de la consistance. Ou le plan de l’élévation, qui me permet de produire l’inattendu. C’est-à-dire ce dont on parlait tout à l’heure, ce que la morale ne nous apportera jamais. La morale vous dit : « Il faut vivre comme ci, comme ça, etc., conformément à la société. » Mais là où la société vous attend vraiment, c’est là où vous êtes inattendu, c’est là où vous allez dire : « Non, non, aujourd’hui ce n’est plus comme ça qu’on règle le problème. » La force des prophètes, du prophétisme, c’est ça : un prophète est toujours quelqu’un qui vient contre, à commencer par Jésus Christ, qui d’un seul coup dit : « Ça suffit tous vos machins, ce n’est pas du tout ça que disent les Écritures !» Mais c’est vrai des artistes, c’est vrai des scientifiques, c’est vrai des inventeurs. Finalement, l’éthique c’est l’invention. C’est une invention au service de ce que j’appelle l’individuation. Au sens où Gilbert Simenon en parle. L’individuation, c’est la poursuite du devenir de ce que c’est que – on dit genre humain aujourd’hui – disons, la transformation des mortels, ceux qui n’ont pas de qualité, et qui doivent s’élever sans cesse au-dessus de leur défaut de qualité, pour faire de ce défaut une qualité et ce qu’il faut.

Entretien réalisé le 11 janvier 2008

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