Bernard Stiegler – éthique et dignité

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Éthique et dignité

Qu’est-ce que l’indignité, d’ailleurs, pour un être humain ? Est-il indigne, par exemple, de la part de babouins, de verrats ou de mouches, de copuler sans arrêt en public ? Pas du tout, pas du tout. Nous, cela ne nous choque pas. Pourquoi ? Parce que le ver de terre vit au ras du sol, et on n’attend pas de ce ver de terre qu’il grimpe au-dessus. Les taupes vivent sous le sol, les aigles en haut des arbres, mais on ne peut pas dire que l’aigle est plus élevé que la taupe. Cela n’a pas de sens.

En revanche, il y a des hommes en haut, et puis qui descendent, et qui remontent. L’homme est un être qui ne cesse de monter et de descendre, c’est donc le problème de l’élévation. Pourquoi ? Parce que c’est un être qui sublime. En fait, dikè et aidos, la justice et l’éthique, sont des processus de sublimation. Et ces processus de sublimation sont en fait une manière d’économiser les pulsions qui nous animent nous, les êtres humains, comme elles animent les babouins, les verrats, les aigles, les taupes et les limaces. En principe, nous sommes des êtres capables de transformer nos pulsions en désirs, et nos désirs sont des processus de finalité. Quand je désire un objet, un être, quand je le désire, pas quand je veux le consommer, quand je le désire, je pose que cet objet – que ce soit un objet d’amour humain, un homme ou une femme, un enfant, que ce soit un objet théorique comme le théorème du géomètre, que ce soit un objet comme cette sculpture d’art moderne –, à partir du moment où il devient l’objet de mon désir, il me dépasse. Il comporte quelque chose d’intrinsèquement plus grand que moi. Et comme j’essaie de le rejoindre, je suis obligé de m’agrandir moi-même, de m’élargir. Donc il m’élève. Ça c’est une tendance qui m’habite en tant qu’être humain. Tendance à l’élévation.

Mais en même temps, il y a une contre-tendance. La tendance à se vautrer dans ce que − dans le langage qui n’est pas le mien, mais qui est très connu – on va appeler les péchés, la luxure, l’avarice, etc.… On a appelé très longtemps ces tendances  « les péchés », mais ce sont des pulsions ; depuis Freud, on sait que ce sont des pulsions. Et ce sont des pulsions dont on a besoin, parce qu’elles apportent une dynamique, cette dynamique dont parle Kant dans ce texte formidable qui développe l’idée de « l’insociable sociabilité ». Il dit : « C’est parce qu’il y a quelque chose d’insociable en moi que je suis dynamique et je stimule les autres, qui, en même temps, me limitent. » Il y a la métaphore du porc-épic qui raconte cela aussi très bien. C’est une espèce de jeu de tendance et de contre-tendance, qui produit à la fois la pulsion et l’économie de cette pulsion qui se transforme en désir, c'est-à-dire en sublimation, qui produit le devenir de l’être humain, c'est-à-dire son élévation. Car l’être humain s’élève. Cela dit, au moment même où il s’élève, où qu’il croit s’élever, il peut être en train de tomber. Souvent il croit qu’il s’élève, et c’est là où il croit qu’il est le plus haut qu’il tombe. Qu’il lui arrive ce qui arrive à Icare. Il s’approche trop, il se prend pour un dieu, et paf, Némésis la déesse, lui dit : « Retourne à ta place ! » et elle l’envoie parmi les vers de terre. Elle lui fait mordre la poussière. C’est ce qui arrive à Icare.

Pendant votre incarcération, qu’est-ce qui vous a permis de garder votre dignité ?

Je suis un lecteur, j’aime beaucoup lire, j’ai toujours aimé ça. Et j’ai eu une chance formidable, c’est que j’ai eu un juge d’instruction qui a autorisé un ami à moi qui était professeur de philosophie à Toulouse, Gérard Granel, grand philosophe, à m’apporter des livres. D’abord, il m’a apporté mes livres. J’en avais un certain nombre, et en particulier il m’a apporté les poésies de Mallarmé dans La Pléiade. Et je lisais du Mallarmé tous les jours. Tous les matins, je commençais ma journée par lire une demi-heure de Mallarmé. Et un jour, j’ai lu ce sonnet, un sonnet de jeunesse, pas une des plus grandes, une des meilleures poésies de Mallarmé, mais c’est une poésie, donc un sonnet, de jeunesse dans lequel Mallarmé dit ceci : « Ma faim, qui d’aucuns fruits ici ne se régale, trouve en leur docte manque une saveur égale. » Alors je me suis dit : « C’est pour moi ça.» Donc je l’ai écrit sur un bout de papier et je l’ai attaché au dessus de la tablette où je mangeais. C’était une affirmation dont j’ai retrouvé ensuite une autre version, plus frappante pour moi, qui était une analyse que Gilles Deleuze a faite de Joë Bousquet, le poète surréaliste, qui a écrit des poésies magnifiques, des textes en prose aussi, et que j’ai découvert, au départ, non pas par Deleuze, mais par un autre prisonnier, dont je ne dirai pas le nom parce que je ne sais pas s’il tient à ce que je le dise, mais que je remercie beaucoup. Parce que quand même en prison, il y a, parfois, des gens très surprenants ! Un type un jour m’a dit :       « Tiens, tu devrais lire ce truc-là.» Et je suis tombé là-dessus, je n’en croyais pas mes yeux. Et ensuite, je suis tombé sur Logique du sens de Gilles Deleuze, livre qui m’a aussi été donné par un autre prisonnier d’ailleurs, un pauvre homme qui est devenu fou, totalement fou. Lui qui avait assassiné quelqu’un, qui n’avait jamais été trouvé, et qui, vingt ans après, est allé au commissariat de police pour dire : « C’est moi qui ai tué ce type-là.» Comme ça. Parce qu’il ne pouvait pas… Ce n’est pas la culpabilité, sachez que ce n’est pas la culpabilité, c’est autre chose, plus compliqué. J’ai lu le bouquin de Deleuze Logique du sens, et vers la fin, il y a un texte sur Joë Bousquet. Qui était Joë Bousquet ? C’était un homme de la bourgeoisie française du début du 20è siècle, un bel homme, riche, qui vivait, comme on disait à cette époque-là. Il avait beaucoup de maîtresses, il avait des grosses voitures, et c’était un artiste fortuné, poète, écrivain. Et comme tous les Français, enfin pas tous mais comme beaucoup, il a néanmoins dû aller faire la guerre 1914-1918, comme Apollinaire, par exemple. Et malheureusement, un jour, sur un front, il a pris une balle au creux des reins, qui s’est logée dans sa colonne vertébrale, et qui l’a paralysé à vie. Il est resté grabataire toute sa vie. Et de très bel homme qu’il était, il est devenu un pauvre grabataire. Lui qui aimait tellement les femmes ! Dont il parle beaucoup. Eh bien, il est devenu un très grand écrivain. Il a écrit ceci : « Je veux être ma blessure.» Il a décidé d’être la cause de son effet. Il a décidé de faire de ce qui aurait dû être une cause de son malheur, un effet de sa volonté. Il a renversé la situation. Ça, c’est un comportement éthique pour moi.

Entretien réalisé le 11 janvier 2008

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