Alain Cugno – définition de l’éthique

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Transcription de la vidéo

Qu’est-ce que l’éthique pour vous, quelle définition en donneriez-vous ?

Je dirais que l’éthique est d’abord fondamentalement une exigence, qui est, je crois, en chacun d’entre nous. On ne peut pas vivre n’importe comment. Il est nécessaire de mener une vie qui soit — là on peut laisser un blanc, parce qu’on le remplira d’une manière ou d’une autre. Mais à la base, fondamentalement c’est une exigence. L’exigence, si moi j’essaie de lui donner un contenu maintenant, cette exigence, je dirais que c’est l’exigence d’être heureux. Et en fait, être heureux est une tâche extrêmement difficile. Il est beaucoup plus facile d’être malheureux que d’être heureux et je dirais que la définition du bonheur qu’on m’a donnée, c’est la jouissance de soi-même, quand on se tient devant l’Essentiel ou devant l’Immense. Et je crois que c’est ça la clé de l’éthique. La question fondamentale, c’est : Devant quoi ou devant qui vivez-vous ? Tout le reste découle de cette donnée première.

Comment vous semble-t-il que l’éthique puisse permettre d’accéder au bonheur ?

Je crois que même n’y arriverait-on pas, l’exigence demeurerait. Fondamentalement, c’est ça. Ce n’est pas tellement — encore que moi je suis très peu ancien kantien en fait —, mais quand on lit Kant de très près, on s’aperçoit que le contenu est extrêmement complexe et qu’il n’a qu’en apparence évacué la question du bonheur. Vraiment, nous ne pouvons pas faire autrement que de nous poser cette question : il faut que je sois heureux, c'est-à-dire il faut que ma vie ressemble à quelque chose. Et indépendamment de toute autre considération, c'est-à-dire indépendamment en particulier des réglementations, des interdits, de la morale disons, l’éthique est encore plus profonde que la morale et elle se présente comme ça.

Ne peut-on concevoir des formes de bonheur qui ne se soucient pas de la dimension éthique ?

Je ne crois pas. Ou alors, à ce moment-là, il faudrait changer la définition du bonheur. Mais si on définit le bonheur comme cette confrontation de soi-même, devant ce quoi on vit, alors on ne peut pas le réduire à simplement je ne sais quelle vie de plaisir ou de débauche, ou tout ce que Platon peut dire sur la vie, qui n’est pas la vie morale, mais qui est la vie du ventre, la vie des besoins. Tout ça, je crois que l’on peut l’évacuer d’entrée de jeu. Cela n’a jamais intéressé personne en réalité.

Qu’est-ce qui vous a rendu sensible à l’importance de l’éthique ?

Je crois que la chose fondamentale est de deux ordres : il y a eu deux événements qui m’ont ouvert à l’éthique. Le premier événement s’est produit très tôt dans ma vie, je dirais cinq ans mais je n’en ai pas la preuve, et ça se passe dans le jardin de ma grand-mère : la révélation que je suis moi et qu’il n’y en a pas d’autre à être moi que moi. Et que cette simple découverte est écrasante. Ça n’était pas une découverte fondamentalement heureuse justement. Une sorte de  responsabilité énorme, de curiosité incommensurable, et il fallait bien faire quelque chose, une convocation. Ça c’est la première expérience. Je crois que cela a été aussi la découverte de ma vocation de philosophe, je crois que c’est la même chose, cela se confond.

Et puis la deuxième expérience, c’est l’expérience de la beauté. La beauté comme étant justement une exigence du même ordre. Quand Stendhal dit que la beauté est la promesse du bonheur, on pourrait réduire l’intégralité de ce que j’ai à dire à ça.

Comment se préparer à cette confrontation avec la dimension de l’essentiel ?

Je dirais quand même que c’est toujours par la médiation de quelqu’un que l’on arrive à être confronté à l’essentiel, et que l’expérience en ce domaine, fondamentale, l’une des expériences fondamentales — ce n’est pas la seule —, c’est de voir quelqu’un vivre d’une certaine façon, qui éveille en nous la volonté d’en faire autant. C’est fondamentalement ainsi que la liberté naît chez quelqu’un. Je crois que l’on pourrait dire également que l’éthique c’est la liberté et il n’y a que la liberté qui puisse éveiller la liberté. Je ne crois pas que l’on puisse donner les moyens pour accéder à la vie éthique. Je crois que c’est quand même une affaire de rencontre, une affaire donc aléatoire, ça se produit ou ça ne se produit pas. Et, de toute façon on ne donnera accès à la vie éthique à quelqu’un d’autre qu’involontairement. Je ne peux pas me donner comme but d’éveiller à la vie éthique quelqu’un. Cela se produira ou cela ne se produira pas, et cela se produira peut-être au moment où je m’y attendrai le moins, et peut-être que je n’en saurai rien.

Est-ce que l’éthique peut s’enseigner ?

C’est plus compliqué que cela, parce que j’aurais envie de dire qu’il y a très peu de choses qui s’enseignent, si on prend le verbe enseigner au sens d’ « apprendre à ». Je crois que l’on peut « éveiller à ». C’est comme la philosophie, c’est Kant qui dit ça : « On peut apprendre à philosopher, on ne peut pas apprendre la philosophie. » Je crois que c’est du même ordre et que la grande affaire c’est de parvenir à montrer comment on s’y prend, dans un domaine d’enseignement quelconque, afin que celui qui te voit agir puisse découvrir en lui son mode propre de fonctionnement. Et c’est ainsi que l’on passe d’une personne à une autre, quelque chose. C’est de l’ordre du témoignage, on ne sait jamais de quoi on témoigne, jamais de ce que l’on croit, c’est toujours un peu décalé. Et heureusement qu’il y a ce décalage, parce que sinon les choses que nous enseignons, ceux à qui nous les avons enseignées nous les devraient. Or il faut qu’ils soient totalement exonérés de toute dette pour pouvoir vivre.

Comment l’éthique intervient-elle aujourd’hui dans votre vie ?

Moi j’aurais plutôt envie de dire que c’est elle qui me met en œuvre, plutôt que moi qui mets l’éthique en œuvre. Quand vous dites aujourd’hui, je ne sais pas à quoi vous faites allusion, mais pour moi cela entre en résonance avec le fait que je suis à la retraite depuis à peu près soixante-quinze jours, donc c’est une expérience très récente. Mais la grande affaire, maintenant, il n’y a plus rien entre moi et, on va dire, la mort, mais ce n’est pas du tout morbide, c’est plutôt exaltant. Il y avait toujours entre moi et cet événement à l’horizon de toute existence, il y avait toujours des problèmes de carrière, des problèmes de cours à assurer, des problèmes de copies à corriger, des choses de cet ordre et donc il y avait des intermédiaires. Désormais il n’y a plus d’intermédiaire, le sentiment d’être au pied du mur, ce qui est en même temps extrêmement libérant.

... et qui vous fait regarder l’éthique sous un angle différent ?

Le terme d’angle est très bien choisi, parce que dans une vie professionnelle, on a toujours un angle dont je dis qu’il fait 11°5’. Vous savez, c’est le cap : sur la rose des vents, cela fait 11 degrés 5, un cap. Et on est obligé de se restreindre à ce cap. Quand on dételle de la vie professionnelle, l’horizon fait 360 degrés. Et par conséquent c’est tous azimuts maintenant que l’on est sollicité ou que je suis sollicité par la vie éthique.

Entretien réalisé le 16 octobre 2007

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