Amobé Mévégué – éthique et expériences vécues

Transcription de la vidéo

Pourriez-vous raconter un événement de votre vie qui vous a mis face à un dilemme  éthique, et comment vous l’avez résolu ?

C’est une question très, très difficile. Je ne dirais pas que j’ai un moment particulier. Je suis un peu comme Socrate : ma mère est une accoucheuse. J’ai donc toujours eu beaucoup d’enfants autour de moi, des enfants de toutes les couleurs et je pense que lorsque mon neveu – le premier enfant de notre fratrie – est né, ça a été une telle violence, alors que j’étais habitué, j’étais sensé être équipé, intellectuellement et émotivement pour résister à cette charge exceptionnelle. Je me suis mis à pleurer quand je l’ai vu pour la première fois. Mais j’ai d’abord pensé à la mort ; c’est étonnant, parce que chaque fois que j’ai eu, pour les enfants de mes frères et sœurs, mais pour mes propres enfants aussi, à vivre ce moment magique, je pense d’abord à la mort, parce que c’est un chemin qui vous renvoie à vous-même ; vous voyez un petit bout de vos parents, de vos arrière parents, etc. Je pense que d’une manière très fugace, après le coup de l’émotion, j’ai eu tout de suite le détachement du moment pour penser à l’enfance mondiale. C’est-à-dire que les questions éthiques se posent à ce moment-là pour moi d’une manière brutale. C’est-à-dire que lorsque cet enfant naît le premier, je revois non seulement ma propre mort, mais je vois aussi la vie. Je vois aussi le défilé de toutes ces années où j’ai pu voyager et où j’ai pu vivre des moments difficiles avec des gens qui étaient parqués dans des situations de précarité sociale, où ils n’avaient absolument aucune issue. Et là, en l’occurrence, je pense que ça a été un moment particulier qui m’a fait « lorgner » du côté de la question éthique, de savoir : mais pourquoi moi, pourquoi nous, pourquoi cet environnement ? Quel est donc ce dé particulier qui jette soit l’anathème sur certains citoyens, soit des bénédictions – je ne sais pas si on peut parler de bénédictions, parce que là on rentre dans une sémantique presque religieuse ? Pourquoi y a-t-il en fait ce déséquilibre entre des gens qui auraient accès à l’essentiel et d’autres pas ? C’est une question qui m’habite quotidiennement.

Je vais vous donner une anecdote. Ca va paraître peut-être un peu décalé par rapport à la question qui m’a été posée, mais vous allez comprendre pourquoi j’ai pensé le jour de la naissance de mon neveu et régulièrement, sans doute, chaque fois que je suis confronté à ce genre de situation, à l’altérité et notamment à l’enfance. C’est que je fais un métier où on produit des concerts, on dépense beaucoup d’argent pour déplacer des tonnes et des tonnes de matériel, on voyage en business classe, on est logé dans des hôtels 5 étoiles, on va, on fait des concerts, on rencontre des personnalités. Puis, à un moment donné on se retrouve dans la vie réelle, dans une rue de Bamako, de Cotonou, et on voit un enfant, un jeune, qui toute sa journée a des mouchoirs en papiers, qui, sillonnant les rues de la capitale, essaye de vendre, à hauteur de 500 francs CFA – c’est un petit peu moins d’un euro – un paquet de mouchoirs en papier, des pommes, des jus de fruit ou des CD. Et un jour, après avoir fait une mission à Ouagadougou, au Fespaco – c’est le festival panafricain de cinéma, où Danny Clover, star américaine était venue, où les plus grands cinéastes étaient présents –, le jour du départ, avec toute l’équipe, on a eu le temps de faire le pré-enregistrement. On s’est tenus un peu en marge de l’aéroport en attendant, on avait une heure devant nous. Un gamin est venu, qui m’a proposé de me cirer les chaussures. Je lui ai dit oui, parce que je voulais amorcer une discussion avec lui. Je lui ai posé la question de savoir « comment est-ce que tu vis, et dis-moi un peu ce que tu gagnes par jour ?» Il faut  que vous compreniez que lorsqu’il cire les chaussures à quelqu’un, en général on lui donne quinze centimes d’euros. Donc, si tout va bien, il peut gagner un euro dans la journée. De deux choses l’une : si vous calculez tout ce qui a été dépensé pour vous dans cette journée – c’est-à-dire l’Ambassade de France qui nous organise un cocktail, quelques personnalités qui nous organisent un cocktail d’au revoir, où on a dépensé peut-être dix mille euros dans la journée, où on va prendre un billet d’avion qui coûte trois millions de francs CFA, c’est-à-dire cinq mille euros -, et vous avez là un jeune qui vient vous voir et qui vous branche directement dans le réel, en vous disant : « Moi, ma journée, c’est un euro. »

Eh bien c’est le lien entre ce petit garçon-là et celui qui est né sous mes yeux dans un cocon privilégié, c’est ce rapport, cette amplitude, ce balancement qui me renvoie un coup dans le réel, un coup vers l’éthique. Alors j’ai pris un peu de temps pour que vous compreniez cette métaphore, mais c’était important pour moi, pour bien fixer les idées, que vous compreniez qu’en fait, lorsqu’on a cette amplitude-là, on peut soit complètement fermer les yeux et vivre une vie que je ne condamne pas, si c’est le choix de certains, mais une vie totalement détachée du réel de certains, ou alors avoir quand même une emprise sur le réel et là, être toujours partagé entre le sentiment, parfois même, de culpabilité, et celui d’un moteur qui vous pousse à l’action.

Entretien réalisé le 10 janvier 2008

 

 

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