Jean-Noël Tronc – éthique au féminin

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Transcription de la vidéo

Quel regard portez-vous sur la parité ?

Sur la question de l’égalité femme-homme : les femmes étant plus nombreuses que les hommes, il est assez logique de parler plutôt d’égalité femme-homme que d’égalité homme-femme. Mais là, on est au cœur de l’application concrète de ce que doivent être les règles éthiques dans la vie sociale. Et on est alors là malheureusement dans une redoutable illustration de ce qu’on a dit tout au long de cet entretien sur le continuum qu’il y a depuis l’éducation donnée par des parents à leurs enfants - ô  combien les parents sont responsables de l’image donnée des femmes aux femmes et des femmes aux hommes dans l’éducation qu’ils donnent à leurs enfants -, du système éducatif – et là-dessus les Scandinaves ont plein de choses à nous apprendre sur la manière, depuis la toute jeune enfance, de vraiment intégrer à tout le processus éducatif, y compris à la manière dont les choses se passent dans la cour de récréation, en empêchant que 90% de l’espace soit physiquement occupé par les petits garçons jouant au ballon, avec des petites filles cantonnées contre les murs, intégrant déjà l’idée que l’espace public est quand même résiduel en ce qui les concerne - , jusqu’au comportement dans la vie politique, associative et professionnelle !

De ce point de vue, le fait que les règles et les comportements individuels, ou éventuellement collectifs ne suffisent pas, là encore la question de l’égalité femme-homme en a donné un exemple très violent, d’une certaine manière. Si à l’époque du Gouvernement de Lionel Jospin des choses n’avaient pas été faites dans la loi sur la parité, il est assez probable qu’aujourd’hui en 2016 ou en 2017 la France compterait toujours aussi peu de femmes dans beaucoup de positions de responsabilité et dans la vie politique.

Et réciproquement là où les choses ont aussi beaucoup progressé, qui est dans le secteur privé, l’exemple est venu non pas d’en haut, mais il est venu malgré tout des décisions qui ont été prises dans le secteur public. La question de la féminisation des titres a joué aussi. C’est tout un ensemble de conditions qu’il faut mettre en place pour que la plus grande des injustices – parce que finalement les inégalités femme-homme sont quand même les plus grandes, au sens où les femmes sont la majeure partie de l’humanité et les plus grandes victimes aujourd’hui d’injustices, de violences, d’inégalités, de restrictions de leur liberté.

Donc dans l’intégration, pour rebondir sur la question, par rapport à l’entreprise, de la question femme-homme dans les entreprises, il passe une part importante de la mise en place de politiques d’éthique. Et de ce point de vue, la société française a, Dieu merci, quand même pas mal progressé, ne serait-ce qu’en permettant de poser de manière rationnelle, de manière quantitative à travers les statistiques que l’on fait maintenant régulièrement sur les égalités, en terme non seulement bien sûr de salaire mais aussi de niveau de responsabilité, d’évolution dans la carrière.  Mais en intégrant aussi la question de la vie personnelle, la question de la vie parentale, puisqu’on sait très bien que dans l’inégalité plus importante que jamais dans l’accomplissement des tâches familiales ou domestiques entre femme et homme, alors même que le taux d’emploi des femmes a explosé depuis deux générations, on a un des déterminants de l’inégalité dans l’évolution des salaires et des carrières. L’équilibre se trouve toujours entre la loi et la régulation que les entreprises déterminent, entre le modèle scandinave où on est allé encore plus loin, y compris par exemple pour contraindre (ce n’est pas inciter comme on le fait en France), mais contraindre les pères à prendre une portion plus importante du projet parental à la naissance d’un enfant.  Donc cette question à laquelle, c’est vrai, je suis personnellement très sensible, pour voir plutôt le verre à moitié plein, a beaucoup progressé dans la société, elle reste beaucoup plus d’actualité qu’on ne le dit, y compris face à un phénomène avéré de régression de la situation des femmes, y compris dans les pays occidentaux, sur un certain nombre de plans.  

Les femmes apportent-elles plus d’éthique dans une organisation ?

Encore une fois je ne voudrais pas rentrer dans le débat ni même donner mes convictions personnelles sur les discussions très intéressantes mais très compliquées qui peuvent exister entre essentialisme ou non-essentialisme, sur les différences entre femme et homme. Mais indiscutablement, pour être très pragmatique, j’ai, comme la plupart des gens que je connais, fait l’expérience, tant dans la vie associative que dans ma vie professionnelle, dans le secteur privé comme dans le secteur public, de ce que la plus ou moins grande présence des femmes est déterminante dans un sens proportionnellement positif à la place des femmes. On le voit bien dans une association.

Prenons l’exemple de la vie associative : dans une association entièrement masculine ou avec une très forte majorité masculine, dans les assemblées générales, dans la conduite des débats les rapports sont beaucoup plus des rapports de forces exacerbes, les hommes dans la prise de parole auront tendance tout de suite à vouloir s’imposer, y compris en usant de leur niveau sonore. Voilà, donc c’est des choses extrêmement simples et là encore banales qu’on a tous vécues, et dans la vie professionnelle c’est encore plus évident.

Et je pense en particulier dans une société qui va de plus en plus vers, pour être très concret, par exemple pour les étudiants d’écoles de commerce, une société qui va de plus en plus vers la tertiarisation et le service, l’interdépendance collective et la complexité, avoir plus de femmes est une supériorité, parce que cette société a de plus en plus besoin de prise en compte de l’individuel, mais au sens de l’intérêt collectif et pas simplement de l’individuel individualiste, parce que cette société a plus besoin d’altruisme, parce que cette société a plus besoin de vision positive et constructive que destructrice. 90% de la population carcérale dans les principaux pays du monde est composée d’hommes ; c’est un fait statistique, ce n’est pas une opinion politique. Donc dans les faits là encore on constate d’ailleurs que la prise en compte croissante des femmes dans les organisations de la vie politique ou des entreprises s’accompagne du développement d’un certain nombre de pays ; à l’inverse que la marginalisation ou le maintien dans la marginalité des femmes est un facteur essentiel de sous-développement.

Là encore le lien de conséquence est mathématique. Il ne s’agit même pas encore une fois d’idéologie, il est prouvé. Je n’en ai pas retrouvé la trace mais je me souviens d’avoir lu une étude je crois américaine ou scandinave sur l’éthique et sur la corrélation… - à partir de cas qui avaient été pris concrètement dans des entreprises, mais aussi dans d’autres formes d’organisation sociale : secteur associatif, vie politique ou collectivités locales -,  d’une corrélation entre plus de femmes, moins de corruption. Voilà ! Et là encore une fois, on pourrait, quand on en est  convaincus, affirmer les choses au plan idéologique, mais c’est encore plus simple de les montrer au  plan statistique, parce que vraiment le lien de corrélation est évident. Quelles sont ensuite les raisons ? Encore une fois, vaste débat, mais en tous cas le lien est avéré. Il est avéré et autant dans le secteur privé que dans le secteur public, autant dans la vie politique que dans la vie associative, autant dans des pays développés que dans des pays en développement, autant dans des pays à forte culture religieuse que dans des pays à fort modèle laïc social.  

Entretien réalisé le 29 août 2016

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