Maxime Le Forestier – transmission

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Transcription de la vidéo

Pensez-vous que l’on peut transmettre les valeurs éthiques à ses enfants   ?

Ce que je pense, enfin ce que j’ai constaté par rapport à mes fils, c’est que ce que j’ai conscience de leur avoir transmis est la partie émergée de l’iceberg. C’est ce qu’on voit, ou qu’on ne voit pas, mais enfin c’est une toute petite partie. Les enfants vous regardent quand vous êtes de dos. Ils voient de vous des choses que vous n’avez pas conscience de leur montrer. C’est curieux de voir aujourd’hui qu’ils réagissent comme j’aime qu’ils réagissent. Je vous donne un exemple : moi j’ai un gros problème avec la pub. Je sais que quand les gens ont vraiment aimé une chanson, profondément, je trouve ça assez indigne de la vendre pour vendre des produits quelconque. Je pense que ça doit faire mal à l’auditeur qui a aimé la chanson. Et un jour, il y a quelques années de ça, une marque d’automobile me propose un chèque considérable pour utiliser ma chanson San Francisco, « C’est une maison bleue… ». Il serait arrivé bien ce chèque, à cette époque-là. Mais je me dis « quand même, faut réfléchir », et puis je me dis « tiens, c’est l’opportunité d’exercer mes fils à l’exercice du droit moral ». Quand je serai mort, c’est eux qui auront à dire « oui » ou « non ». Donc je les réunis, je leur dis : « Imaginez que je sois mort – déjà ils font la gueule -, voici le montant du chèque et voici ce qu’on veut faire de la chanson ». Et là les deux ont dit : « Ah non ! Pas question ! » Je me suis dis : « Tiens, ben c’est… ». Je ne leur avais jamais parlé de ça, et ils ont eu ce réflexe. Donc je me dis : « C’est peut-être un truc que je ne leur ai pas montré, mais qu’ils ont vu chez moi. »

Clairement les enfants perçoivent beaucoup plus nos actes que nos paroles. Oui.

Votre image publique vous donne-t-elle une certaine responsabilité  ?

Responsabilité vis-à-vis de moi, oui, vis-à-vis de ce que je pense de moi. Vis-à-vis des autres, non. Non, non. Si je fais quelque chose de vraiment très, très, très répréhensible, ça ne va pas changer la face du monde, hein ? Donc c’est peut-être du narcissisme d’essayer d’avoir une bonne image.

Ce que vous faites, les gens qui vous regardent sont d’accord ou pas avec ce que vous faites. C’est leur choix à eux. C’est pas… Je ne me sens pas le joueur de flûte allemand qui emmène les enfants à la mer. Je ne me sens pas du tout dans ce rôle-là. J’aurais pu. À une certaine époque de ma vie, c’était un peu la voie qui m’était proposée, et ça je l’ai refusé.

Vous savez, dans les années soixante-dix je faisais des chansons assez polémiques, pamphlétaires ou politiques, donc là effectivement j’avais des gens qui avaient mon âge et qui me suivaient. Au bout de deux, trois ans je me suis aperçu que chaque fois que je chantais par exemple Parachutiste sur scène, les gens applaudissaient tous les soirs au même mot. Là, j’ai senti une petite moustache qui poussait là et une mèche qui descendait et je me suis dit : « C’est pas bien, ça ». Mais j’ai continué à chanter la chanson : ça marchait bien. Et puis un jour je suis arrivé en tournée en Suisse et il y avait de grandes affiches de quatre mètres par trois où il y avait ma gueule, et dessus : « Le célèbre chanteur contestataire ». Et là je me suis dit : « Non, ça ne peut plus le faire, ça ne peut plus marcher, ce n’est pas un métier honnête », et donc j’ai cessé de chanter ces chansons-là le soir même. Ça a commencé une longue descente dans les charts. Mais là ce n’était pas un dilemme, c’était une évidence pour moi, que je ne voulais pas faire ce métier. Je ne voulais pas faire gourou.

Quelle est votre responsabilité vis-à-vis des jeunes ?

À partir d’un certain âge les gens ont le choix. Les jeunes, c’est vrai qu’on peut les emmener loin. Je me souviens d’avoir parlé avec Brassens, une fois, pourquoi il n’avait pas bougé en Mai 68 et il m’a répondu : « Mais j’ai pas le droit de conseiller à des gamins d’aller se faire casser la gueule si moi j’y vais pas. » Et c’était juste. Et il a fait une chanson là-dessus dans les chansons posthumes, qui s’appelle Les Pyrénées :

"J’ai conspué Franco la fleur à la guitare durant pas mal d’années

Faut dire qu’entre nous deux, simple petit détail, y avait les Pyrénées."

Vous ne voulez donc plus délivrer des messages ?

Oh non, ça c’est..., j’ai été guéri de ça.  

Si j’ai quelque chose à transmettre, c’est quelque chose qui soit le plus proche possible de ce que j’aime en me disant : « Ça va faire du bien à des gens qui sont sensibles aux mêmes choses que moi. »

Entretien réalisé le 17 mars 2016

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