Maurice-Ruben Hayoun – définition de l’éthique

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Transcription de la vidéo

Qu’est-ce que l’éthique pour vous ?

Pour moi c’est avant tout une façon de se conduire et une règle de conduite. Alors pourquoi « façon », qui est libre, et « règle », qui est quand même normatif ? C’est parce que je pense que l’être humain est un composé d’au moins deux choses, c’est-à-dire pas seulement de moelle épinière et de cerveau, mais aussi de désir et de devoir – bien que les deux mots commencent par la même lettre, un peu comme le diable et le bon Dieu. Je ne dis pas qu’il y a du diable et du bon Dieu dans l’homme, mais ça revient quand même un peu à cela, parce qu’il y a les choses que l’on fait et il y a les choses que l’on ne doit pas faire.

Évidemment ça pose un problème éthique numéro un : pourquoi donc le bonheur et le devoir n’avancent-ils pas d’un pas égal ou la main dans la main ? Mais depuis que le monde est monde, on a vécu dans ce formidable paradoxe. Il y en a qui ont cru en une sorte de justice immanente, c’est-à-dire qui habite le monde, ou une sorte de mouvement de balancier, dont l’univers aurait le secret. C’est-à-dire qu’un dictateur, un sanguinaire, un méchant, un tyran, un potentat finit mal ; et même ceux qui ont fini dans leur lit, leur héritage, dans tous les sens du terme, a été détricoté, décomposé, déchiqueté.

Je ne dis pas que je m’en réjouis, mais il faut que force reste au droit. Or le droit, très souvent dans l’histoire humaine, qu’elle soit diplomatique, militaire, même philosophique, est toujours resté je dirais presqu’un vain mot. Et pourtant, qui pourrait vivre sans droit ? Et nos États sont dits des États de droit. Voilà donc pour moi ce que signifie l’éthique, c’est-à-dire la prévalence et la prédominance du droit.

L’éthique ne peut-elle pas aller de pair avec la défense du bon droit ?

Oui, elle le peut, mais elle ferait alors appel à une force qui la trahirait. Car faire appel à la sagesse, au bon sens ne suffit pas, même si c’est ça l’essentiel. C’est ça l’essentiel, mais ça ne suffit pas. Imaginez par exemple qu’on aille dire aux gens des quartiers :

« Voilà comment il faut vous conduire, écoutez-nous ! » Ils vont nous dire, à juste droit : « Eh ! Monsieur, moi j’ai pas de travail, ma mère elle s’est fait battre par mon père, mon père est ivre mort du matin au soir et il est au chômage. Il y a l’insécurité ! » Et toi tu vas lui parler des grands principes. Il va arriver sur tes talons un homme politique décidé, rompu à la dialectique politique, qui va dire : « Écoutez, vous allez voter pour moi, et moi je vais faire ceci et cela ! » C’est ce qu’on a raconté aux gens pendant des décennies. Si je te fais confiance, encore faut-il que tu sois digne de cette confiance et moi il faut que j’en sois capable. Il ne faut pas confondre bonheur matériel immédiat et vertu. Il ne faut pas confondre ces deux choses, qui sont malheureusement aussi éloignées que le ciel et la terre. Et malheureusement, c’est ce qui prime devant ce désespoir. Quand on constate ce désespoir, ce qui prime, c’est une sorte d’individualisme forcené.

Pratiquer l’éthique, c’est pratiquer l’altruisme, finalement ?

Dans le Livre de l’Ecclésiaste il y a une phrase : « Disperse ta nourriture sur la surface de la mer, car dans la multitude des jours tu finiras par la trouver ! » C’est un acte de générosité qui n’est pas une générosité calculée. Le croyant moyen, l’orant moyen se dit : « Je vais faire ceci et cela, et Dieu va me faire gagner au loto ou me faire ceci et cela. » C’est du donnant-donnant. Et Spinoza, qui avait bien appris les leçons du Talmud, nous apprend dans L’Éthique... Il dit : « Quelle est la récompense de la vertu ? » Il répond : « La vertu. » « Quelle est la récompense de la transgression ? La transgression. » Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que là-haut il n’y a pas un vieux comptable barbu, dont la barbe pousse depuis des millénaires, qui a de grands cahiers ; il porte une croix, ou une étoile, ou un croissant, disant : « Ça c’est bon, ça c’est moins bon. » C’est une sorte de comptabilité intérieure que l’on tient avec soi-même. Mais finalement, au niveau de l’éthique, puisque c’est ça qui nous réunit ce soir, quand on fait du bien à son prochain, quand on essaye d’en faire, quand on lui tend une main secourable, ou quand on vous tend, à vous, une main secourable, l’éthique commande aussi de le reconnaître, de le savoir.

Il y a des gens... Par exemple, il y a un grand conseiller à la présidence de la République, dont le père m’a pratiquement formé, formé à la sociologie du judaïsme contemporain. Récemment sa fille m’a téléphoné : « Mon frère est trop occupé, vu ses immenses responsabilités à l’Élysée. On aimerait faire quelque chose pour notre père. Seriez-vous partie prenante ? Vous avez été l’un de ceux qui l’ont le mieux connu. » Et c’est vrai, je l’ai côtoyé quand j’avais dix-huit ans jusqu’à... j’en ai cinquante-six maintenant, jusqu’à quarante-cinq ans. Donc vraiment on peut dire qu’il m’a imprégné du début à la fin. Voilà un homme qui était d’une très grande générosité, un homme qui sait beaucoup de choses, m’invitait à déjeuner, écoutait toutes les bêtises, les prétentions que j’avais à dire, les une plus folles que les autres, et il faisait preuve de patience, de compréhension, d’aide, distillées parfois avec de petites admonestations affectueuses, mais avait une conduite qui était dictée par l’amour, l’amour du prochain.

C’est ça l’éthique : le fondement de l’éthique c’est l’amour du prochain. Ce n’est rien d’autre. Quand on dit l’éthique juive,  l’éthique chrétienne, c’est la même éthique en principe, parce que le sujet est le même : c’est l’être humain. Ce qui se surajoute à l’homme, à l’humanité, à l’essence de l’homme, c’est telle ou telle croyance, mais finalement, est-ce qu’elle modifie l’homme ? Il reste le même. Et ça c’est quand même fondamental. L’éthique, ou disons les doctrines morales, c’est quand même la charte de l’humanité civilisée.

Entretien réalisé le 6 décembre 2007

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