Juan-David Nasio – éthique et morale

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Transcription de la vidéo

Quelle différence faites-vous entre éthique et morale ?

Je dirais que l’éthique, c’est cet ensemble de principes, mais vu de manière plus abstraite. L’éthique c’est une science, donc elle va penser plus globalement ces principes moraux : c’est plus universel, l’éthique. Tandis que la morale..., on parle de morale pour chaque individu particulièrement.

L’éthique, c’est chaque fois que je vois des situations qui me montrent que des jeunes ou des adultes, des hommes et des femmes agissent de façon impulsive, sans mettre cet intermédiaire qui est si essentiel à l’être humain, qui est la pensée, qui est une réflexion. C’est-à-dire qu’ils agissent sans penser, ils agissent sans peur, sans les sentiments moraux. Qu’est-ce que les sentiments moraux ? Ce sont tous les sentiments qui me font penser à l’autre. Par exemple le respect, l’obligation, le sentiment d’obligation, la peur. La peur. Elle est fondamentale la peur ! Il faut que j’aie peur ! Moi je suis pour la peur. Pas une peur maladive, pas une peur malsaine, mais je suis pour la peur pour vivre en société. Je vois un policier, je conduis ma voiture, je n’ai pas de ceinture de sécurité et je vois les policiers qui attendent les voitures, j’ai peur et  immédiatement je mets ma ceinture de sécurité. Eh bien j’ai peur des gendarmes, mais c’est très bien que j’aie peur! La peur, c’est à l’origine de la morale, et je défends cette position-là. Si vous voulez, on peut venir à la question de l’origine de la morale.

Comment naît la morale chez l’humain ?

Comment naît la morale chez un être humain ? Est-ce que la morale vient dans les gènes ? Je ne crois pas. Je crois que ce qui vient dans les gènes, c’est trois choses : un, la peur ; deux, le besoin que l’autre me donne à manger et me protège ; trois, les expériences des pertes. Je m’explique. D’où vient la morale ? La morale commence avec le fait – et je le rappelle – que l’être humain parmi beaucoup d’espèces animales est un petit être qui pendant deux ans a besoin de l’autre pour survivre ; on ne peut pas survivre sans l’autre. Il y a des animaux qui ont besoin de quelques mois pour survivre. Nous, les êtres humains, nous avons besoin de l’autre pour survivre.

Donc première condition de naissance de la morale, c’est l’immaturité, l’impuissance originelle de l’être humain. Ça veut dire que le petit bébé a besoin d’un autre protecteur qui le nourrit et qui l’aime. Vous me direz : « Mais quel rapport avec la morale ? Attendez, je ne vous suis pas ! » Eh bien, le rapport avec la morale, c’est que cet autre, c’est-à-dire le père ou la mère qui protège le bébé, lui donne à manger; le bébé, à force d’être alimenté par lui, va petit à petit l’aimer. Et en l’aimant, il va l’intérioriser à l’intérieur de lui. Donc ce père, cette mère sont les premiers représentants de la société qu’il va introjecter à l’intérieur de lui. Numéro un, naissance de la morale, c’est la naissance de l’autre social en nous. Et cet autre social en nous naît parce que nous sommes impuissants au début de notre vie.

Deuxième condition pour qu’il y ait l’autre social en nous, c’est la peur qu’il nous abandonne. Donc, quand ma maman me dit : « Eh ! Oh ! Du calme, tu ne peux pas faire ceci, tu ne peux pas faire cela ! », j’accepte. Pourquoi ? Parce que j’ai peur qu’elle se fâche et qu’elle ne m’aime plus. Donc j’ai peur des représailles de l’autre et c’est là que je vais aimer cet autre duquel je me sens dépendant et je me sens docile et soumis. Et cet autre là je vais l’inclure en moi. C’est la peur qui va faire que j’introjecte cet autre à l’intérieur de moi.

Et la troisième chose, c’est le fait que plus grand, l’enfant devenu plus grand, vers cinq, six ans, là on commence à se séparer, s’éloigner progressivement de ses parents, c’est la vie, c’est normal. Et à ce moment-là l’enfant se sépare de ses parents, mais garde en lui, à l’intérieur de lui, la morale que ses parents lui ont apprise.

Ça veut dire que vous avez trois choses, trois conditions qui sont à l’origine de la morale chez l’être humain : l’impuissance originelle qui est qu’on l’oblige à avoir besoin de l’autre et à l’incorporer. Deux : la peur que l’autre ne l’abandonne et que par conséquent, je l’intègre parce que moi aussi je suis attaché à lui, et troisièmement, même si plus tard je me sépare de mon père et de ma mère parce que je commence l’école, parce que la société apparaît vers moi, à ce moment-là, petit à petit, je vais reprendre leur morale comme étant ma morale.

En d’autres termes, la morale, qu’est-ce que c’est ? La morale, c’est mon moi social. J’ai deux moi : un moi individuel, c’est moi, et un moi social à l’intérieur de moi qui me dit : « Attention, fais ceci ! Attention, tu ne peux pas cracher sur une voiture ! Attention, tu ne peux pas faire caca dans la rue ! Attention, tu ne peux pas tuer quelqu’un ! etc. » C’est mon moi social. Ce moi social à l’intérieur de moi, ça, c’est ma morale.

Entretien réalisé le 8 mai 2011

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