Jean-Noël Tronc – caractères et vertus

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Transcription de la vidéo

Y aurait-il une ou des vertus éthique qui seraient prédominantes chez vous ?

Là je vous répondrai plutôt à titre professionnel que personnel, puisque finalement ça n’est qu’après sa mort qu’on peut avoir un jugement objectif sur ce qu’on a été et sur les comportements qu’on a eus, puisqu’il vaut mieux que les autres l’ait à votre place, pour être pleinement objectif. Non, en tant que chef d’entreprise, en tant que disons responsable de groupe, il arrive qu’on me pose la question de savoir quelles sont les qualités managériales - pour ne pas parler simplement de vertus éthiques, mais ça revient un peu au même, au fond – que je mets en avant. Sans prétendre à beaucoup d’originalité, j’en cite souvent trois ou quatre.

Je pense qu’il y a d’abord la vertu d’exemplarité, tout simplement. C’est-à-dire commencer par, dans toute la mesure du possible, adapter son propre comportement aux principes que l’on demande aux autres de respecter. Y compris dans une organisation par nature hiérarchique, parce que l’exemple, bon ou mauvais, vient d’en-haut. Comme dit le proverbe chinois, je crois : « Le poisson pourrit  par la tête ». Bon. Ça c’est un principe qui m’a toujours paru important, quelle que soit la taille des organisations sur laquelle on a une autorité. C’est important parce que ça veut dire que plus l’autorité au sens hiérarchique du terme croît, plus la responsabilité croît.

Il y a un deuxième principe qui est, là encore dans toute la mesure du possible, le principe de vérité et notamment dans le monde des entreprises : ne jamais être dans une situation d’avoir à dissimuler la vérité.

Il y a ensuite des principes qui relèvent indirectement de l’éthique, mais qui sont des principes de comportement essentiels : celui de courage, c’est un bien grand mot, mais en tous cas être capable de prendre des décisions et de les assumer ; ça c’est quelque chose qui alors là pour le coup me paraît relever de l’éthique. Trop souvent, y compris ou notamment dans des grandes organisations, la tentation – parce que c’est plus aisé – c’est de diluer les responsabilités, or je considère que quand on est le patron on assume ses responsabilités. J’essaye toujours de dire à mes équipes que le… je ne dirais pas que le succès est nécessairement collectif et l’échec individuel, mais un peu quand même. En tous cas, celui qui a la responsabilité définitive des décisions doit assumer, y compris les échecs.

Donc ce sont des règles qu’il appartient ensuite de faire vivre concrètement et dans ce qui se structure petit à petit, depuis une vingtaine ou une trentaine d’années à travers la responsabilité sociale de l’entreprise. Il y a quand même des moyens maintenant plus concrets de développer, sans être trop dans la théorisation, des principes de management qui permettent de développer justement les pratiques éthiques. Et ce qu’on fait encore une fois en tant qu’individu, nécessairement définit ensuite ce que le groupe lui-même, et donc l’organisation, que ce soit une entreprise ou une association, va développer comme comportements.  

À respecter le principe de vérité, peut-on se mettre en difficulté, voire en danger ?

Pour vous répondre sur le principe de vérité, je voulais ajouter un terme que je voulais garder pour la fin, parce que c’est pour moi le plus important dans le comportement notamment managérial, c’est celui de respect. L’exemplarité c’est aussi le respect. Respecter les gens, c’est pour moi vraiment un principe cardinal et notamment au fur et à mesure que l’autorité croît dans une fonction ou dans une organisation, il est absolument essentiel de respecter les gens. Or il se trouve que respecter les gens par rapport au principe de vérité ça peut s’interpréter de manière tout à fait différente, selon qu’on est... Par exemple, si on prend une entreprise, dans l’exposé d’une situation, je pense qu’on doit la vérité aux gens sur ce qu’est une situation, même si les choses sont désagréables à entendre, quand une organisation est confrontée à un nouvel environnement, quand il y a une pression sur les coûts qui s’exerce, quand on est dans une situation où les… : pour prendre l’exemple d’une entreprise privée à but lucratif, la situation se dégrade et les clients ne sont pas contents, il faut nécessairement dire la vérité aux gens. Dissimuler la vérité retarde en fait l’échéance. C’est souvent plus confortable, mais ça n’est pas un comportement éthique.

Quand on est dans des relations individuelles, dans le cadre professionnel, les choses peuvent s’interpréter différemment. Imaginons la situation d’un salarié et de son manager, s’il y a un certain nombre de difficultés d’insuffisance professionnelle dans le comportement du salarié. Là encore il y a l’art et la manière. Il est préférable pour un  manager d’être capable de s’en nourrir. Ce n’est pas facile, l’expérience de la formation française nous y conduit plutôt moins facilement que les Anglo-saxons, parce que là encore le respect de l’opprimé. J’ai moi-même vécu dans ma carrière personnelle, dans le secteur privé à but lucratif – pour ne pas être plus explicite – des situations où on manquait de respect pour les salariés, et auxquelles moi-même en tant que manager j’ai essayé de m’opposer, parce que c’était contraire à mon éthique. A l’inverse, pour être au cœur du sujet qu’est l’éthique, si on constate chez les salariés des comportements non éthiques, ma philosophie personnelle en tant que manager et chef d’entreprise, c’est de considérer que l’action doit être totalement intransigeante. Imaginons un collaborateur qui ait un comportement inapproprié avec une collègue, il peut y avoir des difficultés personnelles qui expliquent que, mais il ne peut pas y avoir de tolérance de l’organisation. Voilà un exemple dans lequel, même dans des relations personnelles au sein du monde de l’entreprise, le principe de vérité s’applique différemment.

Pour me résumer, dans un cas de relation hiérarchique, accompagner un salarié pour lequel il y aurait un constat d’insuffisance, c’est nécessaire, mais encore faut-il y mettre les formes, faire preuve de compréhension, donner toujours leur chance aux individus dans une organisation, mettre en avant les possibilités de formation, d’évolution professionnelle, etc. Quand on est face à un problème de comportement par rapport à des règles éthiques dans une entreprise, là pour le coup le principe de vérité doit s’appliquer de manière intransigeante. Et il est parfois plus confortable dans beaucoup d’organisations de faire l’inverse dans chacun des deux cas. C’est-à-dire d’abuser éventuellement de son autorité hiérarchique et managériale au quotidien et de fermer les yeux sur des dysfonctionnements éthiques, pour prendre cet exemple un peu plus précis.  

Entretien réalisé le 29 août 2016

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