René Frydman – éthique et vie professionnelle

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Transcription de la vidéo

En tant que praticien, ou au sein de vos équipes, quel travail spécifique menez-vous pour aborder cette dimension éthique ?

Nous avons constitué, il y a maintenant presque une dizaine d’années, une consultation d’éthique pratique. C’est-à-dire qu’un de mes collaborateurs, le docteur Atlan, fait une consultation lorsque les gens sont en conflit, parfois très aigu, sur cette thématique-là.

Je vais vous donner des exemples pour qu’on comprenne. Par exemple, une mère est enceinte, elle développe une maladie et pour la sauver il faut arrêter la grossesse. C’est un dilemme éthique de savoir que l’enfant, ou le futur enfant est trop jeune pour survivre et, en même temps, que si on laisse évoluer la grossesse, la mère risque de mourir. Donc c’est un dilemme. Ou bien on est avec un couple qui souhaite un enfant, pour lequel la seule solution serait de recourir au don d’ovule. Est-ce que, sur le plan éthique, le fait qu’il y ait introduction d’un autre patrimoine génétique bouleverse la filiation, le concept même de la notion de personne et d’enfant, qui serait une filiation mixte ? Voilà quelques exemples que l’on peut avoir.

Lors de ces consultations, pourriez-vous préciser quelle est votre méthodologie, votre mode d’approche éthique de ces questions extrêmement délicates ?

D’abord en prendre conscience, puis donner un espace et écouter les gens ; les écouter sur cette formule ou ces interrogations qu’ils ont. La deuxième chose, c’est essayer de percevoir où se situe le blocage et parfois, pour beaucoup, ce sont des blocages qui sont de l’ordre d’un mouvement de pensée, souvent religieux. Et à ce moment-là, ce sont souvent des gens qui se sentent dans une espèce de tradition, avec des références dont ils ont l’impression qu’ils ne peuvent pas sortir ou au contraire qu’ils voudraient y rentrer. Et à l’issue de la consultation, le médecin a des référents, qui peuvent être aussi bien des francs-maçons que des représentants des différentes grandes religions, avec lesquels il va mettre en contact le couple, s’il le souhaite, pour pouvoir poursuivre la discussion. Il verra alors les barrières ou les barrages, voir si on peut les aider à dépasser, peut-être, ce qu’ils croient être des interdits, voire certains interdits. Ces interdits seront jugés et il y a une primauté qui s’établit. Donc c’est une aide par rapport à ça.

La religion juive interdit la masturbation. Alors, comment est-ce que vous faites pour un recueil de sperme pour une fécondation in vitro ? Vous voyez, on est dans une autre dimension. Et ce n’est pas nous qui pouvons lever ces interdits. Si vous proposez une césarienne à des femmes africaines, elles la refusent parce que pour elles, si elles n’accouchent pas par les voies naturelles, elles ne sont pas femmes. Elles risquent donc d’être exclues, dans certaines tribus, ou plutôt dans certains groupes ethniques. Ainsi, elles vont mettre en danger la vie du fœtus, parce que c’est trop important pour elles. Il y a quelqu’un qui peut lever ça.

Par exemple, il y avait une femme africaine qui était en cours de travail ; il y avait des contractions et l’enfant décélérait. Elle ne voulait absolument pas et vous ne pouvez pas la prendre de force pour faire une césarienne ! On a donc appelé le marabout, son marabout, qui est venu en métro, ou en bus, et je me rappellerai toujours cette scène. Il n’est pas rentré en salle, mais la porte était ouverte. Il était en civil, avec un grand boubou bleu, et il l’a vue comme ça, à vingt mètres. Il lui a dit deux mots, mais vraiment deux mots – qu’évidemment je n’ai pas compris parce que ce n’était pas dans une langue que je connais –, et la femme a dit « Oui », alors que ça faisait deux heures qu’on était bloqué là-dessus.

Donc il y a des levées d’écrou, il y a des levées de blocages moraux par rapport à des interdits, ou qui sont vécus en comme tels, où il y a besoin d’avoir quelqu’un d’habilité qui vienne lever cela. Mais ça ne se passe pas toujours de cette façon-là : ce sont parfois des réflexions intérieures, mais finalement ça aboutit aussi à cela. Ce sont des évolutions par rapport à certaines valeurs et c’est du domaine de l’éthique, parce qu’il n’y a pas autre chose.

Ce qui est intéressant, c’est que le marabout lui-même a adhéré finalement à la valeur à laquelle la médecine adhère : il fallait libérer l’enfant.

J’ai envie de dire que c’est toute la différence entre un groupement, disons religieux ou culturel, et une secte. Parce qu’on a, par contre, des cas – je pense aux Témoins de Jéhovah – où vous pouvez demander au référent ce que vous voulez, ça ne bougera pas d’un iota. Mais c’est vrai qu’on est tout de même dans des situations plus humaines, où y a besoin de ce dialogue pour avancer. Maintenant, ce n’est pas non plus une obligation. Je fais là référence à des situations qui avancent, mais je pense à une autre situation qui ne s’est pas terminée de façon aussi heureuse. La femme portait un enfant et était, elle, de tradition orthodoxe, mais j’ai envie de dire plutôt « secte ». Et là, c’était impossible et je n’ai pas trouvé d’intermédiaire, de passeur. Finalement le couple a quitté la maternité et je crois savoir que ça s’est très mal passé.

Entretien réalisé le 14 mai 2008

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