Jean-Claude Guillebaud – caractères et vertus éthiques

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Transcription de la vidéo

Quelles sont les vertus qui vous ont forgé au quotidien ?

La parole tenue. C’est-à-dire que plus je vais en âge, plus je m’aperçois que, au fond, toute société et toute vie humaine reposent fondamentalement sur la confiance. C’est une banalité de dire ça : une société de marché ne peut pas exister sans la confiance entre les acteurs. Des structures de parenté, l’organisation de la généalogie, de la transmission aux enfants ne peut pas fonctionner s’il n’y a pas un minimum de parole. Donc de capacité de tenir parole, de fidélité à sa propre parole. Et ça me paraît aussi, à titre individuel, une vertu éthique qui est en péril puisque, comme vous le savez, maintenant, on fait assez volontiers l’éloge de la dissimulation, du mensonge, y compris chez les cadres. Maintenant les cadres trouvent normal, après tout, de quitter leur entreprise pour aller au plus offrant, comme si chacun d’entre nous était désormais sur le marché, prêt à s’offrir à celui qui lui donne plus en oubliant tous ses engagements.

Le concept d’engagement, d’abord à titre individuel, dans l’amour : aimer, ce n’est pas seulement avoir une vie sexuelle épanouie, c’est aussi quand même, à un moment donné – et je ne me place pas du tout dans un cadre religieux –, donner sa confiance à quelqu’un et lui promettre la sienne ; c’est aussi bête que ça. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas divorcer, mais en tous cas qu’il ne faut pas trahir. Donc cette idée de tenir parole…

De même quand on parle à ses enfants, quand on veut essayer de leur transmettre un minimum d’éthique, de valeurs éthiques, il faut commencer par les respecter soi-même. Aujourd’hui, nos enfants, ils ont bien raison de nous dire: « On ne veut plus de leçons de morale, parce qu’on en a marre d’entendre des adultes qui nous disent quelque chose et qui font le contraire. » Ils ont une exigence, ils nous demandent d’habiter nos propres paroles, donc de tenir parole, d’être fidèles à notre propre discours, de pas être dans la duplicité. Et je pense qu’il y a une bonne partie de la crise de la transmission, de la crise de l’école, de la crise de la famille, qui trouve sa source là, dans ce sentiment d’un double langage : qu’on parle d’une certaine façon et qu’on vive d’une autre façon.

Entretien réalisé le 6 mars 2008

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