Catherine Enjolet – expériences vécues

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Transcription de la vidéo

Avez-vous rencontré des dilemmes d’ordre éthique ? Comment les avez-vous affrontés?

Oui, notamment pendant ces trente ans de pratique en France, où on est parfois confronté à des situations de danger pour l’enfant. La question parfois c’est de se dire : “Est-ce que je fais un signalement de cette situation", auquel cas il y aura séparation rapide, et "est-ce qu’avec cette décision je n’ai pas provoqué pire encore ?” puisqu’on sait très bien quel est l’attachement de l’enfant, y compris dans les familles maltraitantes. Il est arrivé que certains enfants refusent de se nourrir à partir du moment où ils étaient placés. Donc dans des situations où ils se mettaient véritablement en danger et où on se dit : “Mais est-ce que j’ai bien fait ?” Donc ce questionnement-là, oui, sans cesse : “Est-ce que c’est la bonne décision ?” Mais je crois que la pratique, précisément, et ces trente ans de recul font qu’il y a des moments douloureux, mais c’est pour aller vers quelque chose de mieux et j’en ai la preuve chaque fois que je rencontre maintenant ceux que j’appelle mes filleuls - j’ai une grande famille, du coup, quelques milliers -, et que je les rencontre désormais adultes et qu’ils deviennent eux-mêmes justement ces parents d’adoption affective pour un autre enfant. Donc là, quelques moment de réconfort, et on a l’impression que, voilà, que ça fonctionne.  

Quand un enfant a à la fois des parents biologiques et un parent affectif,  est-ce que ça ne provoque pas parfois des problèmes d’ordre éthique ?

Non, parce que cette adoption-là, ce parrain, cette marraine, c’est à l’origine de nos fondements judéo-chrétiens : on a toujours pensé qu’il fallait un parent biologique et un parent symbolique, les deux, et que ça fonctionne encore une fois... Pour que l’enfant ait un tuteur, tuteur de résilience, tuteur de vie, il faut qu’il y ait les deux : le lien du sang et le lien du sens. Donc ça c’est à l’origine. D’ailleurs toutes les grande figures de nos croyances, Jésus, Moïse, tout le monde est adopté. Ce n’est pas le lien du sang qui est en jeu, mais c’est ce qu’on va injecter de sens, précisément. Donc on est, au contraire, dans la tradition. C’est hors tout clivage religieux, hors toute appartenance. Ça se passe vraiment au niveau de ce qui relie humainement. Alors c’est aussi ce qui me permet d’aller vers l’international, tout en tenant compte évidemment des cultures. Quand je suis au Maroc ce n’est pas la même chose que quand je suis au Japon ou là à Vienne, ou bientôt au Vietnam. Alors tenir compte bien évidemment des sensibilités, mais je crois que la génération - puisqu’on parlait des nouvelles technologies et des choses de transformation - , la nouvelle génération est sensible à la fois à sa tradition. Je pense par exemple avoir reçu les équipes de Japonais qui souhaitent nous relayer à Tokyo, et qui disent: “Bien évidemment, dans notre culture, ça ne se fait pas d’aller se mêler de ce qui ne regarde pas. On s’occupe de sa famille mais on ne va surtout pas aller voir ce qui se passe à côté, c’est très inconvenant.” Très bien. Sauf que le Japon détenant le record de suicides des jeunes, évidemment il faut tout de même s’interroger. Et ils ont trouvé la réponse : oui, on respecte les traditions, mais les traditions qui respectent la vie. Donc du coup ces liens du sens peuvent fonctionner au Japon, alors qu’il y a encore peut-être dix quinze ans il y avait un blocage.  

Faut-il un accord des ou du parents biologiques ?

C’est fondamental. Dans nos traditions on a presque tous eu un parrain ou une marraine. On sait bien que c’est choisi par le parent biologique. Il y a quelque chose de très important, puisque l’idée c’est aussi : s’il m’arrive quelque chose, le parrain, la marraine... Donc c’est très important aussi pour le parent de savoir qu’il est relayé, qu’il est consolidé. Nous tous, parents, on sait très bien qu’on ne peut pas avoir réponse à tout, qu’on ne peut pas répondre à tous les besoins de notre enfant. Et de savoir qu’il va connaître une autre façon de penser, une autre façon de regarder l’existence, donc une ouverture, je crois que véritablement… d’ailleurs sur les maintenant milliers de parrainages mis en place, aucun ne peut se mettre contre le parent biologique, quelle que soit la situation, aussi lourde soit-elle. Et d’ailleurs le parent biologique est toujours conforté dans sa démarche. Cette démarche le rend encore meilleur parent, puisqu’il offre une ouverture. Et il offre un mot qui est, j’allais dire indispensable, c’est l’altérité, c’est l’autre. Au fond il offre l’autre. C’est quand même pas mal comme cadeau.  

L’expansion d’une association peut-elle conduire à des problèmes éthiques ?

Alors là c’est de la pratique, j’allais dire c’est presque technique. C’est vrai que quand on arrive à un certain moment de développement, à la fois de salariés… Parce qu’on est parti avec absolument rien et même j’allais dire avec toujours l’idée selon laquelle c’était complètement fou d’aller se mêler comme ça : “Mêlez-vous de ce qui vous regarde !” Et moi je disais: “Quand on s’occupe d’un enfant, il faut surtout se mêler de ce qui ne vous regarde pas, c’est à dire de l’enfant à côté, de son voisin, dans sa rue, dans sa cour, etc. ”Donc c’était vraiment sur le plan conceptuel. Alors en revanche, d’un point de vue matériel, ce n’est pas énorme, puisque tout ça repose sur du volontariat, sur du bénévolat, mais en revanche il fallait faire bouger les mentalités, il fallait quand même développer un maillage sur l’ensemble de la France, avoir des antennes partout, de Lille à Marseille, à Bordeaux etc., pour que tout enfant puisse bénéficier de cette adoption affective. À certains moments, évidemment au bout de trente ans, et heureusement, ça se développe et il devient difficile d’assurer la gestion, l’administration, le développement et puis d’aller justement vers l’international. Donc on confie les rênes de tout cela, de l’administration et de la gestion, à plus fort que soi. Mais plus fort que soi fait que parfois, eh bien, ce n’est pas sans inconvénient. Mais je crois que toutes les ONG se posent cette question : à partir du moment où on passe, en quelque sorte on est relayé, est-ce que la déontologie, est-ce que l’esprit est maintenu ou est-ce qu’on va un petit peu fonctionnariser ? Et ça c’est difficile mais je ne vois pas comment on peut faire autrement, et je ne vois pas comment on peut avancer sans un petit peu être relayé. Et être relayé, est-ce qu’on garde l’esprit ? Je pense que c’est une question pour toutes les ONG.

Entretien réalisé le 8 avril 2016

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