Catherine Enjolet – connaissance de soi

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Transcription de la vidéo

Est-ce que cette démarche éthique vous a appris certaines choses sur vous-même ?

Mais oui, parce que chaque situation fait miroir. Chaque enfant dans son vécu, ce sont toujours des fragments de soi-même que l’on rencontre, qu’il faut remettre un petit peu dans l’ordre et ce que j’apprends précisément c’est à apprivoiser mes ombres. C’est-à-dire, jusqu’alors précisément ça vient de ce que les enfants quand ils sont à l’orphelinat attendent toujours que quelqu’un vienne les chercher, et pour ça ils ont une image d’eux-mêmes qu’il ne faut pas seulement être une jolie petite fille physiquement, mais une sorte de, comment dire, de perfection : il faut être une enfant parfaite, sinon on ne va pas venir me chercher. Et ça c’est  une contrainte énorme dans la vie. Et ce que je vois, lorsque je travaille, ce sont plutôt toutes mes ombres, toutes mes insatisfactions ou toutes les choses négatives dont je ne suis pas contente de moi, dont je me dis :“Ça c’est pas correct, entre guillemets, ça c’est pas un sentiment intéressant, etc. ” Et avant j’avais tendance à enfouir ça. Aujourd’hui j’ai tendance à accueillir ça : “J’ai cette pensée, ou j’ai cette…”, voilà, non pour en être fière, mais peut-être pour l’accepter et pour essayer de voir derrière cette ombre où est la lumière. Donc ça c’est énorme sur le plan du mieux-être : d’accepter ses ombres. Et ça, ça m’a pris beaucoup de temps, d’accepter l’impuissance. Par exemple, lorsque je suis repartie, je le disais, de Madagascar, j’étais complètement…, en me disant que je n’étais pas fichue de faire face à des situations comme ça, etc., pas très content de soi. Toutes ces situations-là, toutes ces ombres, maintenant je les utilise, j’essaye de faire en sorte de le faire un petit peu bouger pour voir ce qui se cache derrière.

C’est une sorte d’auto-psychanalyse ?

 Je dois avouer que j’ai fait quand même quelques années sur le divan, que ça m’a un petit peu peut-être aidée, mais là ce n’est pas de l’ordre de la psychanalyse, c’est plutôt de l’ordre de la spiritualité, je pense. Oui, le dernier livre que j’ai écrit, c’est un roman qui s’appelle Face aux ombres. Souvent je découvre après, lorsque j’ai terminé un roman, ce que j’avais voulu dire et ce que je me racontais. Et je crois que c‘était une étape importante de ma vie (je crois que c’était le dixième livre), de l’intituler Face aux ombres, de faire face à mes ombres, les ombres aussi transgénérationnelles, celles que l’on véhicule, que l’on fait perdurer, et puis les miennes, probablement, celles que l’on rajoute, et de se dire que chaque fois qu’il y a une ombre il y a une lumière derrière. Alors n’ayons pas peur et allons-y !

Ce travail de mise en lumière correspond au travail éthique et donc de connaissance de soi...

À condition d’être en capacité d’y reconnaître ses ombres, de les accepter. Et ça je crois qu’un enfant qui est aimé, qui est accompagné, apprend ça : apprend qu’il peut être un vilain garçon ou une vilaine petite fille, mais que bon, allez, cinq minutes après ça ira beaucoup mieux, qu’il sera pardonné, etc. C’est très important de lui apprendre qu’il est accepté, y compris avec ses difficultés, y compris avec son histoire, y compris quand il est un vilain garçon ou une vilaine fille et qu’on l’aime quand même. Ça c’est tout un apprentissage et c’est ce que j’essaye de transmettre à tous ces enfants qui attendent et qui ont souvent l’impression que s’ils attendent et que s’ils ne comptent pour personne, c’est parce qu’ils ne valent pas et qu’ils ne valent pour personne. Et simplement, ce simple mot, si chacune d’entre nous, chaque adulte pouvait savoir que ce simple mot “Tu comptes pour moi” pouvait transformer. Mais elle est là la transformation, elle tient en un mot.

Face à des situations qui vous feraient oublier l’éthique, qu’est-ce qui vous permet de vous ressaisir ?

Rien, simplement je vais me dire que ça va me faire mal, c’est pas bon pour moi, parce que je ne suis pas contente moi et je ne me sens pas, comme je le disais tout à l’heure, je ne me sens pas en harmonie, je ne me sens pas fluide, et que ce que je vais gagner d’une main, à mon avis, je vais le perdre de l’autre beaucoup plus important. Donc je laisse tomber et c’est… Mais en revanche je reconnais la tentation, je me dis… Mais c’est sans arrêt qu’on se pose la question de savoir "qu’est-ce que c'est que d’aller me lancer dans une aventure pareille ?" Par exemple ma vie de famille, pour tous ces enfants. Donc certains me disent : “Ben justement, tu as eu un démarrage de vie tellement compliqué que tu aurais pu accepter d’être prof de lettres jusqu’à la fin de ta vie, tranquille, etc. et puis avoir des loisirs, et puis avoir du bon temps, etc. Quelle idée ! Quelle idée !” Et parfois on se demande si je suis pas un petit peu maso. D’ailleurs on me le dit: “Est-ce que tu n’es pas maso ? Tu as passé ton temps à l’orphelinat et maintenant tu vas chercher les autres enfants à l‘orphelinat !” Je pourrais le croire, si ce n’est et le seul... comment je peux le vérifier ? C’est dans la sensation physique. C’est vrai que dans le raisonnement je pourrais me tromper moi-même, raconter des histoires ; mais personne ne peut ressentir pour moi ce que je ressens quand je vais dans un orphelinat et que tel enfant, qui n’a même plus de regard, demain va trouver son parent affectif. Ça, il n’y a rien qui peut me donner cette joie-là ! Donc c’est de la joie de l’ordre physique, qui pourrait presque, j’imagine, si on me testait… et donc on ne peut pas tricher avec ça. Donc parfois quand je me questionne moi-même, en me disant : “Est-ce que tu n’es pas dans la culpabilité, est-ce que tu n’es pas dans ceci cela ?" Bien sûr que je m’interroge dans tout ça, mais la réponse elle est là, dans ce que je ressens.

Que pensez-vous de l’idée que c’est à soi-même qu’on fait d’abord du bien en faisant du bien aux autres ?

Pour moi ça ne veut rien dire si le corps ne suit pas, si ça reste intellectuel : “Ça j’ai bien fait, ça je suis une brave fille, plutôt que d’être une  mauvaise fille”. Ça n’a pas de sens, c’est intellectuel si je ne le ressens pas dans mon corps. Si je ne me sens pas bien, une sorte de “Bah, j’ai bien dormi ce soir, je suis contente !”, des choses de cet ordre-là, vraiment, de l’ordre du vital. De la même manière que je ne juge pas entre le bien et le mal, mais entre ce qui fait du bien ou ce qui fait du mal. Est-ce que c’est porteur de vie ? Si c’est porteur de vie et que je le ressens dans la vitalité, dans ma vitalité, c’est que, voilà je suis sur… D’ailleurs on disait que..., quelle est la phrase d’Aristote ? “On reconnaît son chemin en ce qu’il vous rend heureux”. Je crois que c’est ça ? Eh bien, alors si ce n’est heureux, en tous cas qu’il vous met dans une forme de bien-être.   

Entretien réalisé le 8 avril 2016

 

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