Bernard Stiegler – éthique et culpabilité

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Transcription de la vidéo

Éthique et culpabilité

En prison, si vous vous dites: « C’est injuste, je suis en prison, ce n’est pas normal que je sois là », cela peut être vrai d’ailleurs, vous pouvez malheureusement, très souvent, avoir de très bonnes raisons de penser cela, parce qu’il y a beaucoup d’innocents en prison. Il y a aussi des « coupables », entre guillemets. Moi, je ne crois pas à la culpabilité. C’est un sujet qui ne m’intéresse pas du tout. C’est un concept dont je n’ai jamais compris le sens. Cela ne m’intéresse pas du tout. La faute m’intéresse, la culpabilité ne m’intéresse pas. La culpabilité, c’est la culpabilisation. Quand vous culpabilisez, vous avez commis une faute, vous êtes encore plus mauvais après avoir culpabilisé qu’avant. La culpabilité, c’est le ressentiment, je suis un nietzschéen sur ce plan-là. C’est ce qui va vous induire un jour ou l’autre à vous venger de cette culpabilisation. C’est très mauvais. C’est la névrose, la mauvaise névrose, alors là monothéiste ! Je ne suis pas du tout de ce côté-là. Mais par contre, je pense être quelqu’un d’éthique. Autrement dit, il faut dé-corréler l’éthique du péché et de la culpabilité. Il y a des éthiques de la culpabilité que je respecte tout à fait. Mais moi, je ne me retrouve pas du tout là dedans, et je me considère comme tout à fait éthique, au moins aussi éthique que ceux qui sont dans la culpabilité.

Quoiqu’il en soit, comme vous êtes en prison, que vous soyez d’ailleurs innocent ou coupable… Moi j’ai toujours admis que j’étais « coupable », entre guillemets, en tout cas que j’avais commis une faute et que j’avais à la payer. Après, je pouvais faire des ratiocinations en disant : « Oui, mais ce n’est pas tellement ma faute si la société, patati patata.» C’est mon avocat qui s’est chargé de cela, qui d’ailleurs a très bien travaillé, parce que je n’ai eu que huit ans de réclusion là où j’aurais dû en prendre plutôt quinze. Mais une fois que j’étais en prison, j’ai accepté la situation. Et c’est ça vraiment l’éthique.

Comprenez-moi bien : je ne suis pas en train de dire que pour être éthique, il faut accepter n’importe quoi ! Non. Si vous voyez des gens qui crèvent de faim et que vous avez un comportement éthique, vous ne l’acceptez pas. Vous dites que ce n’est pas acceptable, ce n’est pas tolérable. Parce que ce n’est pas digne de laisser les gens crever de faim, ce n’est pas digne de moi, ce n’est pas digne de la société. Mais le comportement éthique passe d’abord par la capacité à dire : « Dans n’importe quelle situation je dois être capable d’affirmer ma dignité. Face à n’importe quelle situation. » D’inventer la voie d’une reconquête de ma dignité. Chez moi, c’est allé assez loin dans cette situation, parce que j’ai finalement fait toute une philosophie, une vingtaine de livres, dans laquelle je dis : « C’est le défaut qu’il faut. » Car finalement, quand vous êtes en prison, tout fait défaut.

Entretien réalisé le 11 janvier 2008

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